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Lettre à Gabrielle, Alexie, Émilie, François, Sandrine, Laurence, Pierre-Philippe, Geneviève, Alexandre, Sophie — et cent soixante-quinze mille autres

 Quand j’ai terminé mes études, dans les premiers mois de 1980, je n’en menais pas large.

En apparence tout allait bien: j’avais obtenu mon dernier diplôme, j’occupais un emploi précaire mais un emploi tout de même, et une jeune université montréalaise, âgée d’à peine 11 ans, allait bientôt me donner la chance que j’espérais.

En réalité c’était catastrophique: tout au long de mes études, j’étais entré avec les étudiants de ma génération dans un isolement de plus en plus profond, que tous nous avions fini par croire nécessaire si nous comptions, comme on disait alors, aller jusqu’au bout.

Bien sûr il n’y avait pas de bout, ça n’en finissait pas de descendre. Personne ne voudrait jamais revivre ça.

*

À qui la faute? Ce n’est pas la bonne question. Il n’y avait pas de faute, chacun faisait de son mieux dans ce système tout en mourant de peur au fond de son trou. Ceux qui paraissaient les moins effrayés étaient ceux qui faisaient le plus peur aux autres, chacun sa méthode pour se débarrasser de son fardeau.

Mais.

La souffrance dont je parle s’appelle la folie. Nous la connaissons bien. Elle est la mauvaise conscience des systèmes, leur miroir grossissant, leur égoïsme: en tout état de cause, la doublure qui se colle au pouvoir et lui rappelle sa peur.

En ce moment, de façon flagrante, c’est le politique qui a peur; le politique qui s’est oublié en tant que politique et s’est enfermé à triple tour dans le pouvoir, stérile et dur parce qu’il n’est là que pour lui-même et sa conservation, pas pour autrui.

*

Je ne suis pas devenu professeur pour échapper à cette peur mais pour la contrer. Elle existe toujours, même si les jeunes profs qui arrivent maintenant à l’université sont mieux préparés à l’affronter que nous ne l’étions, et même si les étudiants et les étudiantes avec lesquels nous travaillons aujourd’hui ont un sens du collectif qui nous était largement inconnu.

Je suis resté professeur parce que j’ai eu dans mon métier une seconde chance: on m’a montré, dans ma discipline et au moyen de ma discipline, la possibilité de faire autrement. Cette possibilité, je ne l’ai pas inventée mais apprise; elle m’est venue des étudiants que nous avons. J’enseigne la littérature et la création. Mais ceux dont je parle chacun peut les voir et les entendre, les reconnaître, ils sont partout.

*

À vous maintenant. C’est à vous tous que je m’adresse.

Je connais vos noms, vos visages et vos voix. J’ai souvent vu votre peur, et en chaque occasion j’ai reconnu votre courage. Au fil des ans ou des épreuves certains d’entre vous ont abandonné leurs études mais pas leur rêve; plusieurs parmi vous sont revenus à l’université, après des mois des années, terminer un certificat ou un bac, parfois une maîtrise. Vous avez gardé intact le lien de confiance entre nous, dans cette partie du monde que le pouvoir n’arrive pas à effrayer et à soumettre. Dans la classe ou dans la rue, c’est pour vous que nous sommes là. Mais en ce moment l’inverse est encore plus vrai. Quelles que soient les formes que prennent notre amour ou notre peur, c’est pour nous tous que vous êtes là.

René Lapierre, prof au carré

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Tristes temps

Ndlr: Les commentaires sur ce billet, de même que sur les autres billets, se ferment deux jours après la première publication. Nous vous remercions d’avoir consulté Profs au carré, en espérant que la réflexion sur les enjeux sociaux de l’éducation se poursuive en de multiples lieux!

Hier, il y a eu cette étudiante qui est venue me demander un jour de délai pour la remise d’un rapport de stage, (activité non affectée par la grève). Je lui ai demandé de passer pour en comprendre la raison (je crois encore à la justice malgré tout ça). Elle est venue à mon bureau, petite mademoiselle, au pas décidé avec des boucles d’oreilles couleur pourpre. Elle est restée debout, elle ne s’est assise que quand je l’ai invitée à le faire. Bien élevée. On s’est parlé, elle m’a dit:

… Tu sais Éric je pourrais le remettre à temps le travail, mais ce ne sera pas peaufiné. J’aimerais juste un jour de plus. Si tu ne veux pas je comprendrais. Pas habituée à ce genre de démarche, travailleuse modèle, sérieuse, impliquée, une perle d’étudiante. Le genre que je prendrais en maîtrise dans mon équipe demain matin.

… Tu sais, je suis à la manif chaque jour, chaque soir. Le désarroi et la colère montaient en elle.  J’ai dit pas de problème, que je comprenais. Je lui ai demandé comment ça allait. Elle s’est mise à déverser sa rage…

… Tu sais Éric, je ne suis pas touchée par la hausse. Mes parents paient mes frais de scolarité et continueront quoi qu’il advienne. Ils votent conservateur et ne me comprennent pas. Vient d’une bonne famille, d’un milieu aisé et tranquille. J’y vais pour tous les autres, mes collègues, mes amis et les autres les étudiants d’aujourd’hui et de demain, pour la société, ses valeurs, ce que nous valons tous collectivement…. Articulée, altruiste.

… Tu sais: en temps normal, je suis quelqu’un de pacifique, de calme, tranquille, travailleur. Je sais, moyenne impeccable, membre du comité de programme. Mais là, je suis enragée, ça devient de la folie là-bas, les policiers deviennent de plus en plus agressifs. Ils tirent des grenades sans préavis, pourchassent des manifestants pacifiques pour leur donner des coups de matraque sans aucune justification. Je suis fâchée! Ils ont arrêté un organisateur de la faculté, il ne peut plus même s’approcher de l’université. En colère et quelle colère, chez quelqu’un de si tranquille! Je ne pensais pas ça possible, pas ici. Estomaquée que dans ce pays libre et développé, on en arrive à tels extrêmes.

… Tu sais Éric, j’ai des amis dans la police. Ils m’ont expliqué comment se fait le recrutement pour aller dans la rue face aux étudiants. Ils affichent des listes dans les postes et ceux qui veulent s’inscrire y vont sur une base volontaire. En moins d’une heure la liste est pleine… Déplorable. Choquée, à juste titre. Et moi? Hein? Ça veut dire que beaucoup de policiers choisissent volontairement d’aller taper sur les étudiants. Payé temps supplémentaire avec ça?

… Tu sais Éric, j’aimerais revenir en classe. Je suis fatiguée de me faire poivrer tous les jours. On arrête nos leaders. … Je suis exténuée. J’ai pris deux coups de matraque dans les côtes… Moment de faiblesse, une demi-seconde. Découragée de nos dirigeants. Quel état, quel gouvernement peut amener des étudiantes modèles à des extrémités?

… Mais tu sais Éric, je ne cèderai pas, nous ne cèderons pas. Nous n’avons plus rien à perdre. Ce gouvernement injuste ne nous aura pas. On va se battre jusqu’au bout… Une détermination à toute épreuve. Une valeur sure pour l’avenir de ce monde. Une lueur d’espoir dans ce conflit de m…

J’ai dit : Sûr que tu l’as la prolongation, cette activité n’est rien en regard du combat que vous livrez. Le genre d’échange qui me fait garder foi dans les étudiants et dans mon métier de prof.

…….

Et puis il y a eu ces hommes, ces hommes à la TV, le soir même. Représentants des forces policières qui parlaient, bien à l’aise dans leur costume ajusté. Sûrs de leur propos et de leur droit, ils disaient… les étudiants sont devenus des professionnels des manifestations, ils aiment ça. Ils viennent pour casser, ils y ont pris goût… Le journaliste surpris «Vous êtes sur de ça?»… Ah oui c’est clair ils y ont pris goût…

Je me suis dit en moi-même… Tristes temps…

Éric Lucas, prof au carré

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Toujours plus haut dans le firmament du ridicule (lettre à la ministre L.B.)

Madame Beauchamp,

J’ai lu avec horreur, aujourd’hui, votre dernière «proposition» de discussion avec les associations étudiantes — pardon, deux des trois associations étudiantes, devrais-je dire.

Si — je dis bien si — il me restait du respect pour vous jusqu’à maintenant, alors cette fois, les réserves sont bien à sec. Permettez-moi de passer outre au fait que vous refusiez à nouveau de discuter des frais de scolarité; je m’en tiendrai à votre refus de discuter avec le porte-parole de la CLASSE.

Je me doute bien que ce refus est motivé par ce que vous appelez «l’intimidation» dont vous seriez victime, intimidation que vous attribuez, il semble, exclusivement aux membres de la CLASSE.

Une chance que le ridicule ne tue pas, madame Beauchamp.

Moi je suis prof, je suis normalement devant une Classe, madame, et je vais vous dire: pour la première fois de ma vie, j’ai envie de casser quelque chose, et que ça fasse du bruit. Oh, détrompez-vous, je ne suis pas une radicale! Mes amis en témoigneront. Je suis née dans une banlieue sud très sage et très plate, mes parents m’ont aimée et ont même payé mes frais de scolarité, parce qu’ils en avaient les moyens — que voulez-vous, ce n’est pas du tout de leur faute si j’ai aussi «mal fini», comme prof à l’UQAM.

Par ailleurs, vous ne me croiriez pas si je vous disais à quel point j’ai toujours eu peur a) de l’autorité et b) de la violence. Bref, je suis une fille sage.

Pourtant, l’autre jour, j’ai bloqué (oh, juste un peu bloqué) le trafic avec les Profs contre la hausse. Ça m’a fait du bien, surtout quand on a crié: «Beauchamp, démissionne!» Le besoin de vous crier une demande de démission était plus fort que toutes mes peurs d’antagoniser les pauvres automobilistes et que toutes mes craintes de me faire arrêter par le police.

Commencez-vous à… comprendre?

Bien sûr que non. Vous n’êtes sans doute pas allée à l’école assez longtemps ou n’avez pas été assez motivée pour lire et comprendre les nombreux auteurs qui ont analysé les conflits sociaux. Ne vous méprenez pas: monsieur Charest et vous, avec l’ensemble des députés libéraux, avez bel et bien créé un véritable conflit social. Vous et votre équipe, vous tablez sur l’indifférence et sur la connerie générale qui servent de «convictions» à certains. Ces derniers, en effet, sont fermement convaincus, depuis trois générations au moins, qu’ils ne peuvent rien changer de toute façon.

Ils ont bien appris leur leçon! Vous devez être fière d’eux. Les intimidations que vous vous permettez — en restant bien assise sur votre pouvoir et en menaçant, au petit bonheur, les chances de réussite des étudiants comme les conditions de travail des profs — ces intimidations passent, chez les indifférents, comme lettre à la poste.

Madame Beauchamp, vous traitez les membres de la CLASSE comme si vous étiez Bush avec des terroristes home-grown. Allons donc. L’affront que vous faites à l’ensemble de la population québécoise, en tentant par tous les moyens de la diviser, est intolérable. Les étudiants représentés par la CLASSE sont les mêmes que les autres; ils ne font pas plus et pas moins de casse que les autres, et vous le savez fort bien.

Mais juste au cas où vous les chercheriez encore, je me dois de vous dire — parce que je suis une fille sage et qui respecte l’autorité, n’est-ce pas — que je crois les avoir croisés l’autre jour, ces dangereux affreux. Je ne sais pas pourquoi, mais ils avaient l’air… comment vous dire? L’air de s’être déguisés en voisins d’une petite banlieue bien plate et bien sage, voilà.

Heureusement, ça en prend plus que ça pour me duper et je les ai rapidement percés à jour pour pouvoir vous les livrer: derrière le déguisement, c’était des citoyens en colère.

Allez, madame Beauchamp, encore un petit effort s’il vous reste de l’amour-propre. Démissionnez.

Eve Paquette, prof carrée

 

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Lettre à Julien, étudiant (ou: comme un symbole au beau milieu du désert)

Cher Julien,

La première fois que je t’ai rencontré, ça a été un peu gênant et aussi un peu drôle: je crois bien qu’avant même de savoir ton nom, je t’ai tenu la main alors que nous manifestions dans le cadre de «ma» grève (celle des profs de l’UQAM), en 2009. Excuse-moi si je te donne ici un rôle que tu n’as pas joué; si ce n’était pas toi, alors prends-le comme un compliment! Ce Julien-là te ressemblait. En tant qu’étudiants, vous nous aviez donné votre appui, sentant qu’il y avait là une revendication touchant la plus vaste question de la valorisation sociale de l’éducation universitaire.

Je t’ai recroisé, par la suite, à quelques reprises à l’Université; si je n’ai pas pu, chaque fois, me souvenir de ton prénom, je me souvenais pourtant toujours que je t’avais tenu la main — ou plutôt, que tu avais tenu la mienne, puisque c’est toi qui nous appuyais.

La deuxième fois que je t’ai rencontré, c’était au début de cette session d’hiver 2012, dans ma classe. J’ai eu cinq semaines pour apprécier pleinement tes interventions et ta présence. Ta volonté de réfléchir et de porter un regard critique sur le monde est exactement ce qui me donne envie de continuer à enseigner.

Je t’ai recroisé, la semaine dernière, alors qu’avec d’autres tu tentais d’entrer dans l’UQAM pour faire un «stop toilette» avant d’aller rejoindre la ligne verte de la Grande Mascarade, à laquelle tu participais. J’ai vu les agents de sécurité verrouiller toutes les portes, de sorte que vous n’avez pas pu entrer.

Qu’il s’agisse de toi ou d’un autre Julien, d’un Gabriel ou d’une Sophie qui m’ait tenu la main, je veux t’assurer que je serai là au retour, quelque forme que prenne ce retour. Je serai là avec Roland Barthes (c’était le prochain cours prévu) et je suis certaine que ton expérience des dernières semaines te permettras de comprendre sans peine lorsqu’on lira, dans ses Mythologies, que la mythologie est à droite, alors que la mythologie de gauche est bien souvent impuissante. Mais ce que j’espère le plus fort d’ici-là, c’est que nous l’aurons fait mentir, ce Barthes: je me refuse à croire que l’image d’une main tenue soit impuissante. Je me refuse à croire que ce monde-là puisse ne pas exister.

Nous nous recroiserons sans doute, ces prochains jours, pour prêter vie ensemble à ces symboles que le mouvement étudiant porte si vaillamment. Qui sait, peut-être même nous rencontrerons-nous.

Eve Paquette, prof carrée

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De la différence avant toute chose

Dimanche 25 mars, au petit matin pluvieux.

«Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut sur la ville».

Paul Verlaine, «Il pleure dans mon cœur». Romances sans paroles (1874 )

Je suis arrivée ici il y a 5 ans, rêvant du Québec, terre d’accueil qui offrait un temps de répit à ceux qui sont différents: handicap, santé publique, protection des femmes: tant de mots que l’on voit jaillir en Europe accompagnés de programmes spécifiques et originaux, de textes de lois attrayants que l’on suppose être une balise aux exclusions… Peu à peu, je vois que ce sont des remparts, des remparts qui cachent ces gens de nos yeux, des remparts contre la vie. Regardez, observez autour de vous, dans notre vie quotidienne: où sont les gens qui ne répondent pas à un canon socio-économique, qui ne travaillent pas pour enrichir? Les entend-on? Les côtoie-t-on?  Certains sont dans les centres de jeunesse, reclus, d’autres dans des foyers qui accueillent leur mal de vivre, d’autres encore dans des «résidences» à tourner en rond entre leur chambre et la cuisine. Pourquoi sont-ils invisibles dans tous nos pays? Depuis longtemps, je me pose cette question. Savez-vous quel argument pernicieux est le plus souvent entendu… la ministre de l’Éducation y contribue! «Ils ne peuvent pas participer à la vie socio-économique»! Entendons avec ce nouveau vocable ministériel… ils ne font pas leur «juste part»! Mais leur juste part à quoi?  À être en vie… avec leur histoire, leurs drames, leurs désirs… parfois éloignés des nôtres, et alors?

Quand va-t-on enfin comprendre que nous avons tous une place et que la richesse ce n’est pas uniquement notre monnaie, c’est notre oscillation. Le sujet est pluriel, un jour attiré par ceci, le lendemain par cela, un jour désirant parler, le lendemain reclus dans son silence… c’est la nature même de l’homme que de pouvoir suivre le chemin de ses désirs, de fluctuer, de changer… Il se construit, il se fraie un chemin. Mais aujourd’hui, voici ce que nous disons, car il s’agit bien d’une société composée d’êtres que nous sommes:  nous devons tenir le cap, ne pas changer d’idées, de ne pas être indécis, trouver un métier, performer à l’école, réussir les examens du ministère, avoir de bons résultats à la maîtrise pour avoir une bourse au doctorat, diplômer rapidement, faire vite pour s’en sortir, ne pas trop changer de voies, ne pas trop prendre de temps… ne pas trop lire de poésie (à quoi ça sert)… ne pas… ne plus réfléchir finalement, car la réflexion est un périple aux confins des questionnements, des remises en question, des ajustements de nos certitudes…

Si nous pouvions, ensemble, faire  l’éloge de la lenteur, du travail artisanal, du changement progressif, de la possibilité d’être soi, hors de voies économiques!

Je vois au quotidien des enfants et des adolescents différents qui, du fait de leur handicap, sont reclus, sont ignorés, ne sont pas écoutés. Je vois au quotidien des enseignants qui luttent entre leurs engagements et la triste perspective de vie sociale de leurs élèves. Ces enfants contribuent tous à ma lumière, au petit bonheur de chaque jour. Ils ont des yeux, un corps, des désirs, que l’on entend certes peu souvent, mais qui nous invitent à créer du lien. Leurs voix vives racontent souvent une perception de la vie qui nous ramène à l’essentiel: pourquoi sommes-nous en train de vivre?

Quel sens aurait notre vie si nous étions tous identiques, nous sommes là pour être différents: différents de nous-mêmes… différents entre nous même…

Tous ces enfants me rappellent au quotidien que leur différence est une richesse, qu’elle nous oblige à penser ce qu’est une société, une collectivité, l’école ou l’université. Je profite de ce texte pour leur dire merci.

Quand j’entends la ministre de l’Éducation mépriser les étudiants qui, massivement, demandent à être entendus, quand j’entends la ministre de l’Éducation dire que l’on doit payer une juste part de son diplôme… ça m’effraie. Jusqu’où va-t-elle installer l’exclusion? N’est-ce pas déjà assez?

Ces étudiants ne sont pas désincarnés,  ils sont des sujets qui s’adressent à elle dans leur désir d’apprendre. S’il vous plait, arrêtez de les désinterlocuter (Chauvier), entendez leurs voix, redonnez-leur ce qui les fait vivants. Ils parlent, ils vivent, ils disent le monde auquel ils veulent contribuer, un monde où l’apprentissage est encore possible pour tous, qui que l’on soit, quelle que soit notre condition sociale, notre condition de santé ou notre handicap, quel que soit ce qu’on cherche dans ces apprentissages. Car l’apprentissage est bien du côté du sujet, c’est lui seul qui décide d’y prendre part, tantôt en absorbant des informations (j’apprends qu’elle n’écoute pas les étudiants), tantôt en maillant un savoir qui s’élabore dans le temps (j’apprends à penser les raisons à ses prises de position), ou enfin dans ses expériences (j’apprends tous les jours de sa décision).

Le gouvernement actuel pense l’éducation à partir d’une logique marchande et non sur une épistémologie du rapport au savoir. Ses récentes décisions vont conduire à privilégier l’apprentissage  par une diffusion directe d’informations: c’est plus rapide, ça coûte moins cher! Bientôt demandera-t-on aux enseignants d’être des images à diffuser en ligne et en masse? Préférera-t-on des QCM à des rédactions de mémoires? Et l’on pourrait croire que des étudiants sauraient advenir en «absorbant»? Oui, il est nécessaire d’advenir car nous sommes humains, nous ne sommes ni des clients, ni des machines. Disons-le fort.

Qui serai-je sans vous, les autres sujets qui m’entourent? Pour ma part, je n’accepterai pas de donner des informations, ciblées, directes, visant une meilleure adéquation des étudiants–objets (et non des sujets) à des réalités économiques. Je refuse d’apprendre à mes étudiants à appliquer des résultats de recherche, des méthodes ou des techniques pour enseigner aux enfants ayant un autisme, une déficience intellectuelle ou une dysphasie. Je les aide à les penser au travers des épistémologies, à questionner les représentations que les recherches véhiculent,  à faire le lien entre ce savoir et qui ils sont, leur ressenti, leurs envies… J’espère ainsi leur donner la possibilité d’être eux-mêmes différents, libres. Cela ne s’achète pas, cela ne se négocie pas sur le marché du travail. Je les encourage à critiquer, à refuser, à prendre position, à être à l’écoute, à raviver leurs ressentis. Grâce à mes étudiants, je me sens vivre dans ma profession, grâce à leurs réflexions, je progresse avec eux.

La ministre de l’Éducation, en refusant de rendre l’université accessible à tous,  consolide la voie d’une université réservée à ceux qui paient pour se former à un métier qui rendra à l’étudiant l’argent qu’il a «investi», quelle ironie!

Quel noir scénario… Si cela continue, l’université formera des «esclaves» de savoirs pratiques. Dociles, les étudiants appliqueront consciencieusement et uniformément ce que leurs professeurs leur auront appris pour cadrer aux exigences du métier à venir. Pour ceux des étudiants qui accepteront cette logique, ils s’oublieront, acceptant de disparaître dans leur singularité… Un jour, ils se demanderont qui ils sont, ce qu’ils font là, pourquoi et avec qui? En quoi ils sont différents des autres, qu’est-ce qui leur appartient?

Quel irrespect de l’être humain que de l’endoctriner, que de ne pas viser sa liberté et l’émergence de son esprit critique!

Heureusement, l’université est encore le lieu où l’on pense la différence, le rapport à l’autre et à soi, sans «nécessité», sans être des «agents économiques» (je reprends l’expression à Jean Horvais). Mais soyons vigilants…

Merci aux  étudiants d’être là dans ce mouvement collectif de refus. Vous m’apportez aujourd’hui la lueur d’un espoir, la lueur d’une université du savoir et de la différence…

Je vous soutiens, je vous remercie au nom de toutes nos différences.

Delphine Guedj,  prof carrée

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Le possessif discriminant

Un ami me faisait remarquer, à la suite de l’événement «blocage du pont Champlain» (20 mars 2012) par les étudiants, que certaines réactions populaires dans les médias avaient parlé non pas des étudiants, mais bien des jeunes qui avaient bloqué le pont. Ce changement de terme n’est pourtant pas ce qui m’a le plus frappée. J’ai aussitôt pensé aux discours qui sont mon objet d’étude, c’est-à-dire les écrits et les propos sur la sexualité adolescente au Québec, dans lesquels l’adjectif possessif est utilisé de façon constante pour désigner indistinctement des personnes âgées entre 10 et 17 ans: «nos» jeunes sont à risque, «nos» adolescents se font poursuivre par des pervers sur Internet, «nos» enfants doivent être protégés, «nos» jeunes sont exposés à trop de pornographie, etc.

Faut-il croire que le Québec ne peut revendiquer comme siens les jeunes, étudiants et manifestants, qu’à la condition que ces derniers soient innocents, supposément en danger ou alors désemparés?

C’est bien ce que je crois. Les jeunes qui ont bloqué le pont ne sont à personne: ils ne sont soudain les enfants, les frères ou sœurs, les nièces ou les cousines de personne. Revendiquant de s’exposer au danger sans consulter les «adultes responsables», ils ne sont plus considérés comme étant en danger, mais comme dangereux.

Remarquez que je n’ai jamais aimé cet adjectif possessif dans les discours que j’étudie: je l’ai toujours trouvé condescendant et maladroit. Et pourtant, c’est son absence qui me parle: ce déni du lien entre soi et ceux qui crient trop fort. Quand les jeunes exposent leur cul à tout va, il faut les protéger en les ramenant à tout prix dans le carcan familial; quand ils utilisent leur cerveau pour organiser ce grand corps solidaire à l’entrée d’un pont, on les renie.

Tout le vocabulaire utilisé pour qualifier ceux et celles qui revendiquent est d’ailleurs troublant, parce qu’il ne reflète qu’une partie de la réalité. En fait, dans les manifestations, ces jours-ci, il n’y a pas que des étudiants; et les étudiants, ce ne sont pas tous «des jeunes». À cet égard, j’avais beaucoup aimé la conclusion du manifeste des Profs contre la hausse: «Nous sommes tous étudiants!»

Je ne sais plus si c’est Camus ou Romain Gary (ou les deux) qui parlait de cet «effrayant besoin de fraternité» qui nous fait nous déchirer, à défaut de pouvoir nous aimer… Automobilistes, la prochaine fois qu’un jeune/étudiant/manifestant se tient debout, avec sa pancarte, devant votre engin d’une tonne, dites-vous bien que cette «agression», c’est la plus belle preuve de fraternité qu’on puisse vous offrir! Des chances comme ça, vous n’en aurez pas beaucoup.

Eve Paquette, prof carrée

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