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Le goût d’un vieux livre

J’ai le goût d’un vieux livre — soit très vieux, avec ses pages jaunies et qui menacent de s’effriter, soit seulement un peu vieux — disons, assez jeune pour avoir obtenu son ISBN, mais, dans tous les cas, d’un vieux livre que je ne comprenne pas.

J’ai envie de penser à celui ou celle qui a écrit ça, et à ceux et celles qui l’ont lu, dans toute leur étrangeté.

J’ai envie d’en apprendre quelque chose, ce qui devient de plus en plus difficile alors que les vieux livres quittent les rayons des bibliothèques pour être élagués ou, au mieux, parqués dans quelque «annexe». Le savoir est censé être «à la fine pointe», c’est-à-dire, produit le plus récemment possible, avec le plus de moyens technologiques possible. Ce sont là, du moins, les critères de validité qui sont appliqués dans le plus récent budget fédéral; ce sont également les critères qui fondaient une grande partie du discours du nouveau Scientifique en chef du Québec devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain le 6 octobre 2011.

L’innovation posée comme fin en soi, dans plusieurs domaines de savoir, contribue à prohiber la référence à des travaux un peu datés — sauf les quelques lignes d’usage dans toute recension des écrits, qui ne servent qu’à montrer que l’on va faire mieux, penser plus haut et plus fort, tellement mieux que ceux qui nous ont précédés.

Dans mon vieux livre, pourtant, je retrouve les premières marques de ces réflexions spontanées que m’offrent les étudiants dans mes cours. Qu’il s’agisse de l’irruption de Dieu ou de quelque autre transcendance au beau milieu d’une argumentation théorique, de formes de rhétorique impraticables dans les travaux universitaires depuis le XIXe siècle (Bachelard parlerait de la «pré-science»), de réactions plus fascinées encore que celles de Gérard de Nerval devant cet Autre-Orient, jusqu’aux propositions qui reprennent, sans le savoir, des idées empruntées à Hume ou à Rousseau, cette vieille étrangeté a la couenne dure. Encore faudrait-il accepter de s’y reconnaître, ce qui constituerait une véritable innovation.

Tout ce vieux savoir, ridé, jauni, s’exprimant de si étrange façon, ne coûte pas bien cher et n’a souvent pas bénéficié de moyens impressionnants pour être produit. À ce titre, sa valeur économique, aujourd’hui, est presque nulle. D’autres l’ont pensé, qui n’avaient ni les mêmes mots ni les mêmes arbres, ni les mêmes scrupules.

Toi, Gottfried, toi, Gérard, toi, David, toi, Jean-Jacques et — et toi aussi, apprenti alchimiste —, viens penser avec moi et avec mes étudiants. Mêmes conspuées, même dépassées, et toutes jaunies qu’elles soient, tes pensées peuvent, encore, m’enraciner.

Eve Paquette, prof carrée (et, sans doute, précocement réactionnaire)

N.B. Prof carrée, en tant qu’instigatrice de ce blogue, est au bord de l’apoplexie après ces quelques jours intensifs de diffusion. Elle s’en va jouer dehors jusqu’à dimanche soir et ne sera donc pas disponible pour publier d’autres billets ou modérer les commentaires (qui attendront donc son retour). Elle espère ainsi ne pas (davantage) tomber dans le piège qu’énonçait Romain Gary en ces termes: «Il m’a souvent paru qu’à partir d’un certain degré de sérieux, de gravité, un homme, dans la vie, est un infirme, on a toujours envie de l’aider à traverser la rue.»

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L’éducation n’est pas un investissement individuel

(Ndlr: Nous republions un texte déjà publié le 23 janvier 2012 — c’est-à-dire avant le début de la grève étudiante — sur la Revue du MAUSS permanente (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales), avec la permission de son auteur. La référence originale apparaît au bas du billet.)

La hausse brutale des frais de scolarité universitaires, qui doivent passer de 1968$ à 3793$ annuellement, est justifiée par l’argument suivant lequel «l’éducation supérieure est un investissement rentable pour les individus». On voyait depuis plusieurs années déjà cette opinion devenir de plus en plus répandue et socialement acceptable, voire une évidence, et il n’est donc pas surprenant qu’elle soit désormais l’éperon par lequel cette réforme se voit imposée. L’éducation est ainsi présentée comme un passeport pour «l’économie du savoir», dans laquelle les salaires à venir suffiront largement pour rembourser la dette encourue. On pourrait objecter à un tel argument que les études universitaires ne résultent pas toutes et pas automatiquement à des positions confortables et bien rémunérées. C’est le cas notamment en éducation et en sciences humaines. Ces dernières sont particulièrement mal ajustées aux besoin du «marché du travail», car à quoi en effet peut bien servir d’avoir appris à penser de manière critique? Pour ma part, j’ai eu la très grande chance d’avoir obtenu, la mi-trentaine passée, un poste de professeur à l’université, après une maîtrise, un doctorat et deux post-doctorats. Plus chanceux en tout cas que ces nombreux chargés de cours et chercheurs à contrats qui ne bénéficient ni de salaires décents, ni de protection sociale. Chanceux, je serai parvenu à liquider ma dette d’étude, contractée durant les années de gel, à la mi-quarantaine.

Ce qui me paraît toutefois le plus problématique dans l’argument de l’éducation comme investissement personnel, c’est sa fausse et apparente évidence. Elle présente en effet la question de l’éducation, ses visées, sa fonction sociale, du seul point de vue de «l’individu». La figure de l’individu, comme celle du client, du consommateur et de l’usager, évoque une monade libre et autonome, placée devant des opportunités de vie, choisissant de manière rationnelle et maximisatrice son destin, ici en «investissant» un secteur ou un autre de la vie économique. Son corollaire est une définition de la société qui ne serait rien d’autre que la simple somme des éléments qui la composent, c’est-à-dire les individus. C’est également une réduction de la société à ses composantes économiques: il n’y a pas d’autres fonctions à l’éducation que de déboucher sur une «employabilité»; ou plutôt ces autres fonctions, par exemple former des citoyens, transmettre le bagage d’une société et d’une culture, permettre la recherche fondamentale non liée à des impératifs strictement utilitaires par exemple, sont négligeables et seconds.

Cette définition de la société comme somme des individus est celle du libéralisme radical et économique, ce que l’on nomme aujourd’hui néolibéralisme. Au début des années 1980, une majorité de Québécois a ressenti un frisson d’horreur devant le propos de Margaret Thatcher lorsque celle-ci déclara, précisément, «qu’il n’y avait rien de tel qu’une société, seulement une collection d’individus». Sans doute la mémoire sociale n’avait pas encore eu le temps d’effacer l’histoire. Le premier des chantiers de la Révolution tranquille avait justement été le domaine de l’éducation, qui avait été déconfessionnalisé (l’enseignement ne serait plus l’affaire des religieux mais de personnes formées par l’État) et démocratisé, avec l’ouverture de l’éducation post-secondaire au plus grand nombre par la création des CEGEPS et du réseau de l’Université du Québec. Or personne à cette époque n’a trouvé à justifier cet investissement massif en termes individuels. Il ne s’agissait aucunement de permettre à des individus de choisir parmi un plus grand éventail de possibilités de la vie bonne mais d’un investissement collectif qui avait pour première fonction de créer une société québécoise moderne. Or à entendre la ministre de l’éducation actuelle et ses supporters, il se serait passé quelque chose comme une mutation de la nature même de l’éducation qui aurait rendu obsolète tout discours qui ne soit formulé en termes économiques et individuels.

Or ce n’est pas l’éducation qui a changé de nature. Elle est toujours et d’abord le moyen premier par laquelle nos sociétés modernes forment des personnes qui seront des citoyens dans son espace politique, le premier et le plus important rouage dans la transmission de sa substance, bien au-delà des retombées économiques. Ce qui a changé, c’est l’imaginaire social, la manière dont nos concitoyens perçoivent spontanément la réalité. En ce sens, le néolibéralisme a gagné. J’ai l’habitude de commencer la session en sondant les étudiants de premier cycle universitaire sur la définition de certains termes importants pour la suite, dont la notion de «société». Je demande ainsi à une personne qui se considère bien à gauche sur le spectre politique de définir ce qu’est pour elle une société. Dans tous les cas, ces dernières ont répondu quelque chose comme «l’ensemble des individus qui la composent», c’est-à-dire la définition même du néolibéralisme qu’ils combattent pourtant et la hausse des frais de scolarité.

Ce à quoi doit «servir» l’université, c’est précisément à comprendre ces contradictions, qu’il en a déjà été autrement, que les mots ont un sens qui réside ailleurs que dans l’évidence, qu’une société est autre chose que la somme de ses éléments atomisés, que les «individus» sont en fait des personnes, des sujets sociaux qui ne peuvent être isolés des sociétés et des cultures dans lesquelles elles ont grandi, qu’un citoyen du monde est d’abord citoyen d’une société particulière, et que sans ces connaissances, ces mêmes sociétés ne font qu’avancer les yeux bandés. Mme Beauchamp et son premier ministre, malgré les responsabilités qui leur incombent, ont déjà fait la démonstration qu’ils échoueraient dans mon cours d’introduction de premier cycle. Espérons que les étudiants qui combattent la hausse des frais se ressaisissent avant la fin de la session.

François Gauthier, prof carré

Référence de la première publication: François Gauthier, «L’éducation n’est pas un investissement individuel», Revue du MAUSS permanente, 23 janvier 2012 [en ligne]. http://www.journaldumauss.net/spip.php?article874

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De l’effort, du clientélisme et de la valeur d’un diplôme

Ce matin, je me questionnais à propos des silencieux et des silencieuses: ceux et celles qui attendent, patiemment, que cette grève étudiante finisse, pour pouvoir reprendre leur session. Ceux et celles qui ou bien ne se sentent pas concernés par les enjeux soulevés dans les revendications étudiantes, ou bien n’adhèrent pas auxdites revendications. Ceux et celles, enfin, qui ne sursautent même pas en entendant parler de «l’effort» qui leur est demandé par notre gouvernement, effort dont la seule signification est économique.

J’ai envie de m’adresser à ces silencieux et silencieuses et de préciser les conséquences réelles du clientélisme qu’ils et elles encouragent dans leur milieu universitaire, faute de se faire entendre.

Disons d’abord qu’à l’université, nous avons déjà des classes composées en partie de clients, c’est-à-dire de gens qui payent leurs cours et qui s’attendent, en contrepartie, à ce qu’on leur «livre la marchandise». Or, comme toute autre marchandise dans un système de consommation, celle-ci devrait être: attrayante, de qualité constante, facile à utiliser et, bien sûr, pleinement satisfaisante pour qui se l’est procurée.

Dans ce contexte, le rôle du prof consiste essentiellement à livrer un «savoir» bien packagé, pas trop compliqué et adapté à toutes les attentes de tous les clients. Imaginez un peu la déconfiture de nos clients lorsqu’ils et elles réalisent que non seulement leurs profs sont tout sauf des machines produisant une marchandise standardisée, mais qu’en plus, l’effort à fournir va bien au-delà du paiement des cours!

Nos universités, pour leur part, font également pression pour que nous «produisions» des diplômés et que nous gardions le plus d’étudiants possible dans nos cours et nos programmes, afin de satisfaire aux exigences de leurs ententes de partenariat avec le gouvernement québécois (une expression plus «acceptable» qui a remplacé celle des contrats de performance inaugurés en 2000 par le Parti Québécois et son ministre de l’Éducation de l’époque… François Legault).

Chers silencieux et silencieuses, si vous n’êtes pas en train de faire entendre votre voix pour un meilleur accès à une éducation de qualité, c’est-à-dire une éducation qui n’a rien à voir avec une marchandise, c’est que vous consentez à ceci:

– Votre présence dans nos classes n’a de valeur que purement monétaire pour l’université. En d’autres mots, votre humanité ne nous intéresse pas; nous vous écoutons seulement parce que «le client est roi», et non pas parce que vous êtes intéressants!

– À la fin de la session, vous n’aurez à peu près rien compris de ce qu’il y avait à comprendre; cependant, nous vous aurons peut-être bien fait «passer» le cours quand même, parce qu’en tant que machines, nous sommes évalués (par vous) sur notre production.

– À la fin de votre programme, vous serez diplômés, ce qui vous permettra d’aller continuer à être incompétents, mais cette fois-ci, sur le marché du travail.

– Éventuellement, vous vous demanderez sans doute pourquoi votre travail est insatisfaisant, pourquoi vous n’arrivez pas à y faire changer les choses, ou alors pourquoi vous vous y sentez incompris. Vous pourrez alors peut-être vous rappeler que la raison de tout ça, c’est que vous avez obtenu votre diplôme au prix d’«efforts» qui, pour avoir entamé vos épargnes, n’en ont pas moins laissé tout votre potentiel en friche.

Dites-moi, c’est… vraiment ça que vous voulez?

Eve Paquette, prof carrée

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Faut bien que ça serve

«À quoi ça sert, d’étudier dans ce domaine?», me fais-je demander plusieurs fois l’an à propos de ma discipline universitaire*. La question «Qu’est-ce qu’on peut faire avec ça?» est du même acabit. En général, il s’agit d’étudiants potentiels bien intentionnés, qui ne cherchent qu’à pouvoir justifier leur choix. Ils et elles ont vu juste: on leur demandera sans cesse, d’ici la fin de leur programme, à quoi servent leurs études.

Pour notre gouvernement, la réponse est claire: l’éducation universitaire sert à obtenir un diplôme, qui sert à obtenir un emploi, qui sert ensuite à pouvoir contribuer. (Des collègues philosophes de l’Université de Montréal ont d’ailleurs fort bien critiqué cette position dans un beau texte publié dans le Devoir, ce pour quoi je les remercie de tout cœur.)

Malgré l’expérience que j’ai de ce type de question en tant que directrice de programmes de premier cycle, je demeure toujours assez paralysée lorsque vient de le temps de formuler une réponse convaincante. Je contourne: «Qu’est-ce que tu aurais envie de faire, toi?»

Outre le fait que la question originale ne laisse qu’une mince possibilité de pouvoir décrire ce que sont les études dans mon domaine, je crois que c’est plutôt mon envie de répondre qui me paralyse! Allez, je l’essaie sur vous, cette réponse qui me brûle la langue.

Étudier dans mon domaine, comme dans tous les autres domaines des sciences humaines, des sciences sociales, de la littérature, des arts ou des sciences fondamentales, ça sert à se coucher moins niaiseux le soir.

Tous autant qu’on est, c’est ce qu’on essaie de faire: comprendre mieux, et plus finement; exprimer aussi précisément que possible; percevoir ce que l’on n’avait pas encore perçu; tisser des liens entre des éléments qui, à première vue, semblent disparates; s’immerger dans la pensée d’autres humains qui, pour diverses raisons, ont cru vital de comprendre un aspect du monde et de le communiquer.

Ça sert à ne plus jamais se laisser convaincre par des paroles dont le seul poids serait celui de l’autorité, de la séduction ou de la terreur. Ça sert à placer dans un cadre plus large nos petites blessures quotidiennes, nos peurs et nos rancœurs, et à comprendre que notre propre conscience n’est pas le centre du monde (ça fait mal au début, mais je vous jure, ça vous en libère un coin)! Ça sert à imaginer autre chose que le donné. Ça sert à concevoir les limites de l’action et de la pensée. Ça sert à se donner un langage commun. Ça sert à faire des choix autrement qu’en cochant oui ou non dans un sondage dont on n’a pas choisi les questions. Ça sert à inventer de nouvelles questions et de nouvelles possibilités de vie.

Le monde regorge d’imbéciles bardés de diplômes, tout autant que d’humains géniaux et inventifs qui ont arrêté leurs études avant le cégep. En d’autres mots, ici, il n’y a pas de garantie. Pas de solution magique. La seule chose que je puisse vous garantir, c’est qu’on essaie. Qu’on y travaille. Tous autant qu’on est, on essaie de se coucher moins niaiseux le soir.

(Alors, qu’est-ce que vous faites? Vous n’êtes pas encore sorti de mon bureau en claquant la porte?)

Eve Paquette, prof carrée

* Ma discipline universitaire, c’est les sciences des religions (qui font partie des sciences humaines à l’UQAM).

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