La violence des mots

Tout le monde connaît la violence et beaucoup de gens la réprouvent. Un des arguments des anti-grève est que le mouvement étudiant est devenu violent, surtout pendant les manifestations. Les déclarations enflammées de Mme Beauchamp à ce sujet, qui lui ont permis de retarder encore un peu les «négociations», tournaient elles-aussi autour de la violence, que Gabriel Nadeau-Dubois devait condamner à genoux, en chemise et la corde au cou, ou presque.

Pourtant, la violence, ce n’est pas seulement des cailloux dans les vitrines ou des coups de matraque. C’est aussi la violence verbale, dont chacun sait qu’elle fait souvent plus mal. C’est aussi une autre forme de violence, utilisée par les anti-grève, gouvernement et éditorialistes de La Presse, de la Gazette, du National Post, du Globe and Mail en tête (je ne parle même pas de la presse de Péladeau, ce ne sont pas des journaux): c’est la violence intellectuelle.

De tout temps, une des manières de faire mal à l’adversaire, à l’ennemi, est de ne même pas reconnaître sa lutte. Les troupes d’occupation, nazies et autres, parlaient de «terroristes» pour ne pas reconnaître l’existence même des résistants. La France appelait «mesures de rétablissement de l’ordre» ou «évènements» la guerre que l’Algérie menait pour son indépendance, les Américains eux aussi ont mis bien du temps avant de parler de «Guerre du Vietnam».

Quel est le lien avec la grève étudiante? Justement ce refus obstiné et volontaire de ne pas parler de «grève». On parle de boycott, de levée de cours, mais pas de grève. Surtout pas de grève. Officiellement, c’est parce que les étudiants ne sont pas salariés et en relation patron-employés. Mais en fait c’est une manière de minimiser le mouvement, de lui donner, au moins linguistiquement, le moins d’ampleur possible. Et pourtant, comme le conseiller linguistique de Radio-Canada l’a souligné, on peut parler de grève lorsqu’il s’agit d’un mouvement visant à faire valoir une cause. L’exemple des grèves de la faim, exemples extrêmes de ces contestations en est un parfait exemple. Pas de grève, pas de négociations, pas de problèmes? L’épreuve des faits, qui met notamment le système universitaire québécois sans dessus-dessous, l’affaiblit et lui coûte très cher (n’oublions pas que l’idée de base était d’y investir…) contredit ces discours partisans. On se souviendra, parlant de partisanerie, des décisions visant à remplacer «décrochage scolaire» par «persistance scolaire» (ça règle tout de suite le problème) ou de parler «d’assurance-emploi» et non «d’assurance-chômage», et de l’extraordinaire efficacité de ces mesures pour être particulièrement critique sur ces manœuvres politiciennes. C’est une forme de violence, intellectuelle, visant à ne pas accorder à la contestation sa vraie place.

Et le pire dans tout cela, c’est sans doute de voir comment ces mesures semblent trouver un écho dans la population, dont la conquête de l’opinion est le véritable enjeu de ce conflit. Après huit ans de gouvernement controversé, la grève étudiante donne au gouvernement Charest un bouc émissaire. Et pour le sacrifier, le choix des mots est une stratégie délibérée, une forme de violence intellectuelle. Quelle ironie quand on voit à quel point la violence est officiellement décriée…

Yann roche, prof au carré

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1 commentaire

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Une réponse à “La violence des mots

  1. Bonjour, je partage votre opinion et trouve particulièrement détestable la formule « conflit étudiant. » Et ils entrent en conflit contre quoi ces étudiants? Le gouvernement, ou une position de celui-ci, soit, mais pas la société, mais pas contre moi, sûrement pas contre vous. La formule sous-entend peut-être un lieu commun — tout le monde sait que les étudiants sont en grève, parce que… —, mais cadre l’information comme si les étudiants étaient bien seuls à être en désaccord. Que la majorité silencieuse puisse souhaiter cette augmentation, c’est une chose, que l’on nous force à participer de ce silence, en est une autre. Si au Québec le gouvernement peut prétendre être la société, avec la complicité des médias, eh bien, je ne vivais pas dans la société que je pensais vivre au cours des 36 dernières années. J’ai beaucoup apprécié la lecture de votre texte, merci d’être solidaire les profs au carré 🙂 Daniel Quimper