Lettre à Gabrielle, Alexie, Émilie, François, Sandrine, Laurence, Pierre-Philippe, Geneviève, Alexandre, Sophie — et cent soixante-quinze mille autres

 Quand j’ai terminé mes études, dans les premiers mois de 1980, je n’en menais pas large.

En apparence tout allait bien: j’avais obtenu mon dernier diplôme, j’occupais un emploi précaire mais un emploi tout de même, et une jeune université montréalaise, âgée d’à peine 11 ans, allait bientôt me donner la chance que j’espérais.

En réalité c’était catastrophique: tout au long de mes études, j’étais entré avec les étudiants de ma génération dans un isolement de plus en plus profond, que tous nous avions fini par croire nécessaire si nous comptions, comme on disait alors, aller jusqu’au bout.

Bien sûr il n’y avait pas de bout, ça n’en finissait pas de descendre. Personne ne voudrait jamais revivre ça.

*

À qui la faute? Ce n’est pas la bonne question. Il n’y avait pas de faute, chacun faisait de son mieux dans ce système tout en mourant de peur au fond de son trou. Ceux qui paraissaient les moins effrayés étaient ceux qui faisaient le plus peur aux autres, chacun sa méthode pour se débarrasser de son fardeau.

Mais.

La souffrance dont je parle s’appelle la folie. Nous la connaissons bien. Elle est la mauvaise conscience des systèmes, leur miroir grossissant, leur égoïsme: en tout état de cause, la doublure qui se colle au pouvoir et lui rappelle sa peur.

En ce moment, de façon flagrante, c’est le politique qui a peur; le politique qui s’est oublié en tant que politique et s’est enfermé à triple tour dans le pouvoir, stérile et dur parce qu’il n’est là que pour lui-même et sa conservation, pas pour autrui.

*

Je ne suis pas devenu professeur pour échapper à cette peur mais pour la contrer. Elle existe toujours, même si les jeunes profs qui arrivent maintenant à l’université sont mieux préparés à l’affronter que nous ne l’étions, et même si les étudiants et les étudiantes avec lesquels nous travaillons aujourd’hui ont un sens du collectif qui nous était largement inconnu.

Je suis resté professeur parce que j’ai eu dans mon métier une seconde chance: on m’a montré, dans ma discipline et au moyen de ma discipline, la possibilité de faire autrement. Cette possibilité, je ne l’ai pas inventée mais apprise; elle m’est venue des étudiants que nous avons. J’enseigne la littérature et la création. Mais ceux dont je parle chacun peut les voir et les entendre, les reconnaître, ils sont partout.

*

À vous maintenant. C’est à vous tous que je m’adresse.

Je connais vos noms, vos visages et vos voix. J’ai souvent vu votre peur, et en chaque occasion j’ai reconnu votre courage. Au fil des ans ou des épreuves certains d’entre vous ont abandonné leurs études mais pas leur rêve; plusieurs parmi vous sont revenus à l’université, après des mois des années, terminer un certificat ou un bac, parfois une maîtrise. Vous avez gardé intact le lien de confiance entre nous, dans cette partie du monde que le pouvoir n’arrive pas à effrayer et à soumettre. Dans la classe ou dans la rue, c’est pour vous que nous sommes là. Mais en ce moment l’inverse est encore plus vrai. Quelles que soient les formes que prennent notre amour ou notre peur, c’est pour nous tous que vous êtes là.

René Lapierre, prof au carré

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