Cinquante cents

La dernière trouvaille de Line Beauchamp, après une fin de semaine de brainstorming, se trouve donc présentée en ce beau lundi dans la nouvelle édition de son Grand livre de leçons sur la démocratie: il est absolument nécessaire, estime-t-elle, «que chaque gréviste se prononce sur l’offre de Québec[1]». Or, «chaque gréviste», il faut ici l’entendre au sens de «personnellement».

«Gréviste», bien sûr, c’est la manchette qui dit ça. La ministre n’utilise pas de gros mots, ce qui ne l’empêche pas de dire des énormités: les étudiants ne sont pas en grève, leurs associations ne sont pas représentatives, leurs votes ne sont pas démocratiques, etc. D’où sa trouvaille: «Je ne crois pas qu’entre vendredi midi et lundi matin, on puisse prétendre que chaque étudiant dans chaque cégep ou département universitaire qui sont en boycott a vraiment pu se prononcer personnellement.»

Pardon?

Après avoir encouragé durant des semaines le court-circuitage des associations et le retour forcé des grévistes en classe[2], et s’être désolée, pas plus tard que vendredi dernier, de la lenteur du processus de consultation de la CLASSE, qui allait prendre tout le week-end, la ministre trouverait soudain que les choses vont trop vite à son goût? Je rêve?

Depuis plus de deux mois les étudiants et leurs associations n’arrêtent pas de répéter, d’assemblée générale en assemblée générale, ce qu’ils pensent personnellement des «offres» gouvernementales. Leurs professeurs, leurs parents, leurs amis, leurs familles, leurs pancartes et leurs chiens sont personnellement descendus dans la rue pour dire, avec des centaines de milliers de citoyens, leur ras-le-bol de l’injustice organisée qui définit, dans tous les domaines de la vie publique, le comportement du club de parvenus qui leur sert de gouvernement. En vain, apparemment.

Depuis plus de deux mois ce gouvernement essaie par tous les moyens de réduire, de déformer et de nier non seulement le bien-fondé mais le contenu même des revendications étudiantes. Il a tenté un blocus complet, une stratégie d’étouffement par la non-réponse et l’isolement, au prix d’une grave détérioration du climat social et d’un recours catastrophique et systématique à la force. Malgré tout, ce blocus même est en train d’éclater depuis que la presse internationale (à la suite d’Amnistie, du Guardian, du Huffington Post, du Monde, de Paris-match, de La Libre Belgique, de la RTBF, de la télé argentine, de Al Jazeera, des USA, de la Nouvelle-Zélande et même de la Russie), a commencé à montrer des images des manifestations populaires et des violences policières. Depuis la semaine dernière c’est partout, et ça ne va pas s’arrêter.

Pendant ce temps-là la réponse gouvernementale consiste toujours à distribuer des leçons de démocratie, d’ouverture et d’écoute. Sa bienveillance est telle qu’après 12 semaines de surdité et d’immobilisme, la ministre explique tranquillement ce matin que «Faire entrer en ce moment un médiateur entre le gouvernement et les étudiants, alors que le gouvernement a déjà beaucoup bougé — je suis rendu [sic] à 50 sous par jour — et les étudiants pas du tout, ça ne m’apparaît pas opportun.» Pas opportun? Sa bouche aurait vraiment dit ça? Voyons donc: on l’aura citée hors contexte, sans aucun doute. On peut encore sourire.

Quoi d’autre? Ceci: juste avant d’arriver à ses 50 sous, la ministre soulignait que «le gouvernement avait beaucoup bougé» — et là, soudain, c’est devenu sinistre. Le seul mouvement que ce gouvernement ait fait, à part aggraver la hausse, a été de déménager durant le week end son congrès de Montréal à Victoriaville. Se défiler, se cacher, c’est ça bouger? Individuellement et personnellement, alors, chacun des ministres et des députés silencieux et lâches de ce gouvernement corrompu bouge: toujours pour se défiler, en demandant chaque fois aux étudiants d’être plus ouverts et plus démocratiques. Mais se cacher derrière des flics, des médias obéissants, des firmes de stratégie et des fabricants d’images pour justifier l’injustifiable n’a rien de la démocratie que la ministre dit défendre. Et il est parfaitement clair à cause de cela que la démocratie dont elle parle quand elle fait la leçon est minimale, secrète, divisive et passive: qu’on aille voter, «faire son devoir», et qu’on se la ferme. Mais ça ne se passera pas ainsi.

Puisqu’elle tient tant à ce que chacun se prononce individuellement, j’exige que la ministre demande à chaque électeur et à chaque électrice, personnellement et individuellement, son avis sur la légitimité de son gouvernement, qui par scrutin secret n’a même pas remporté 43% des suffrages dans le maigre 57% de la population qui a voté. Même pas 43% de 57% ça fait combien, ça, pour donner des leçons de démocratie?

Ça ne fait pas beaucoup, c’est le moins qu’on puisse dire. Et ça n’arrête pas de descendre malgré les manipulations, les matraques, les injonctions, les blagues et les sophismes.

La campagne de 2008, d’une durée de 33 jours, aura coûté autour de 83 millions de dollars[3].

Aujourd’hui, le 30 avril 2012, on est rendu à 50 cents.

René Lapierre, prof au carré


[1] http://www.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2012/04/30/002-conflit-etudiant-politique-lundi.shtml

[2] http://www.cyberpresse.ca/actualites/quebec-canada/education/201204/11/01-4514277-greve-beauchamp-encourage-un-retour-force-en-classe.php

[3] http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lection_g%C3%A9n%C3%A9rale_qu%C3%A9b%C3%A9coise_de_2008

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