Archives mensuelles : mai 2012

La violence des mots

Tout le monde connaît la violence et beaucoup de gens la réprouvent. Un des arguments des anti-grève est que le mouvement étudiant est devenu violent, surtout pendant les manifestations. Les déclarations enflammées de Mme Beauchamp à ce sujet, qui lui ont permis de retarder encore un peu les «négociations», tournaient elles-aussi autour de la violence, que Gabriel Nadeau-Dubois devait condamner à genoux, en chemise et la corde au cou, ou presque.

Pourtant, la violence, ce n’est pas seulement des cailloux dans les vitrines ou des coups de matraque. C’est aussi la violence verbale, dont chacun sait qu’elle fait souvent plus mal. C’est aussi une autre forme de violence, utilisée par les anti-grève, gouvernement et éditorialistes de La Presse, de la Gazette, du National Post, du Globe and Mail en tête (je ne parle même pas de la presse de Péladeau, ce ne sont pas des journaux): c’est la violence intellectuelle.

De tout temps, une des manières de faire mal à l’adversaire, à l’ennemi, est de ne même pas reconnaître sa lutte. Les troupes d’occupation, nazies et autres, parlaient de «terroristes» pour ne pas reconnaître l’existence même des résistants. La France appelait «mesures de rétablissement de l’ordre» ou «évènements» la guerre que l’Algérie menait pour son indépendance, les Américains eux aussi ont mis bien du temps avant de parler de «Guerre du Vietnam».

Quel est le lien avec la grève étudiante? Justement ce refus obstiné et volontaire de ne pas parler de «grève». On parle de boycott, de levée de cours, mais pas de grève. Surtout pas de grève. Officiellement, c’est parce que les étudiants ne sont pas salariés et en relation patron-employés. Mais en fait c’est une manière de minimiser le mouvement, de lui donner, au moins linguistiquement, le moins d’ampleur possible. Et pourtant, comme le conseiller linguistique de Radio-Canada l’a souligné, on peut parler de grève lorsqu’il s’agit d’un mouvement visant à faire valoir une cause. L’exemple des grèves de la faim, exemples extrêmes de ces contestations en est un parfait exemple. Pas de grève, pas de négociations, pas de problèmes? L’épreuve des faits, qui met notamment le système universitaire québécois sans dessus-dessous, l’affaiblit et lui coûte très cher (n’oublions pas que l’idée de base était d’y investir…) contredit ces discours partisans. On se souviendra, parlant de partisanerie, des décisions visant à remplacer «décrochage scolaire» par «persistance scolaire» (ça règle tout de suite le problème) ou de parler «d’assurance-emploi» et non «d’assurance-chômage», et de l’extraordinaire efficacité de ces mesures pour être particulièrement critique sur ces manœuvres politiciennes. C’est une forme de violence, intellectuelle, visant à ne pas accorder à la contestation sa vraie place.

Et le pire dans tout cela, c’est sans doute de voir comment ces mesures semblent trouver un écho dans la population, dont la conquête de l’opinion est le véritable enjeu de ce conflit. Après huit ans de gouvernement controversé, la grève étudiante donne au gouvernement Charest un bouc émissaire. Et pour le sacrifier, le choix des mots est une stratégie délibérée, une forme de violence intellectuelle. Quelle ironie quand on voit à quel point la violence est officiellement décriée…

Yann roche, prof au carré

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Lettre à Gabrielle, Alexie, Émilie, François, Sandrine, Laurence, Pierre-Philippe, Geneviève, Alexandre, Sophie — et cent soixante-quinze mille autres

 Quand j’ai terminé mes études, dans les premiers mois de 1980, je n’en menais pas large.

En apparence tout allait bien: j’avais obtenu mon dernier diplôme, j’occupais un emploi précaire mais un emploi tout de même, et une jeune université montréalaise, âgée d’à peine 11 ans, allait bientôt me donner la chance que j’espérais.

En réalité c’était catastrophique: tout au long de mes études, j’étais entré avec les étudiants de ma génération dans un isolement de plus en plus profond, que tous nous avions fini par croire nécessaire si nous comptions, comme on disait alors, aller jusqu’au bout.

Bien sûr il n’y avait pas de bout, ça n’en finissait pas de descendre. Personne ne voudrait jamais revivre ça.

*

À qui la faute? Ce n’est pas la bonne question. Il n’y avait pas de faute, chacun faisait de son mieux dans ce système tout en mourant de peur au fond de son trou. Ceux qui paraissaient les moins effrayés étaient ceux qui faisaient le plus peur aux autres, chacun sa méthode pour se débarrasser de son fardeau.

Mais.

La souffrance dont je parle s’appelle la folie. Nous la connaissons bien. Elle est la mauvaise conscience des systèmes, leur miroir grossissant, leur égoïsme: en tout état de cause, la doublure qui se colle au pouvoir et lui rappelle sa peur.

En ce moment, de façon flagrante, c’est le politique qui a peur; le politique qui s’est oublié en tant que politique et s’est enfermé à triple tour dans le pouvoir, stérile et dur parce qu’il n’est là que pour lui-même et sa conservation, pas pour autrui.

*

Je ne suis pas devenu professeur pour échapper à cette peur mais pour la contrer. Elle existe toujours, même si les jeunes profs qui arrivent maintenant à l’université sont mieux préparés à l’affronter que nous ne l’étions, et même si les étudiants et les étudiantes avec lesquels nous travaillons aujourd’hui ont un sens du collectif qui nous était largement inconnu.

Je suis resté professeur parce que j’ai eu dans mon métier une seconde chance: on m’a montré, dans ma discipline et au moyen de ma discipline, la possibilité de faire autrement. Cette possibilité, je ne l’ai pas inventée mais apprise; elle m’est venue des étudiants que nous avons. J’enseigne la littérature et la création. Mais ceux dont je parle chacun peut les voir et les entendre, les reconnaître, ils sont partout.

*

À vous maintenant. C’est à vous tous que je m’adresse.

Je connais vos noms, vos visages et vos voix. J’ai souvent vu votre peur, et en chaque occasion j’ai reconnu votre courage. Au fil des ans ou des épreuves certains d’entre vous ont abandonné leurs études mais pas leur rêve; plusieurs parmi vous sont revenus à l’université, après des mois des années, terminer un certificat ou un bac, parfois une maîtrise. Vous avez gardé intact le lien de confiance entre nous, dans cette partie du monde que le pouvoir n’arrive pas à effrayer et à soumettre. Dans la classe ou dans la rue, c’est pour vous que nous sommes là. Mais en ce moment l’inverse est encore plus vrai. Quelles que soient les formes que prennent notre amour ou notre peur, c’est pour nous tous que vous êtes là.

René Lapierre, prof au carré

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Cinquante cents

La dernière trouvaille de Line Beauchamp, après une fin de semaine de brainstorming, se trouve donc présentée en ce beau lundi dans la nouvelle édition de son Grand livre de leçons sur la démocratie: il est absolument nécessaire, estime-t-elle, «que chaque gréviste se prononce sur l’offre de Québec[1]». Or, «chaque gréviste», il faut ici l’entendre au sens de «personnellement».

«Gréviste», bien sûr, c’est la manchette qui dit ça. La ministre n’utilise pas de gros mots, ce qui ne l’empêche pas de dire des énormités: les étudiants ne sont pas en grève, leurs associations ne sont pas représentatives, leurs votes ne sont pas démocratiques, etc. D’où sa trouvaille: «Je ne crois pas qu’entre vendredi midi et lundi matin, on puisse prétendre que chaque étudiant dans chaque cégep ou département universitaire qui sont en boycott a vraiment pu se prononcer personnellement.»

Pardon?

Après avoir encouragé durant des semaines le court-circuitage des associations et le retour forcé des grévistes en classe[2], et s’être désolée, pas plus tard que vendredi dernier, de la lenteur du processus de consultation de la CLASSE, qui allait prendre tout le week-end, la ministre trouverait soudain que les choses vont trop vite à son goût? Je rêve?

Depuis plus de deux mois les étudiants et leurs associations n’arrêtent pas de répéter, d’assemblée générale en assemblée générale, ce qu’ils pensent personnellement des «offres» gouvernementales. Leurs professeurs, leurs parents, leurs amis, leurs familles, leurs pancartes et leurs chiens sont personnellement descendus dans la rue pour dire, avec des centaines de milliers de citoyens, leur ras-le-bol de l’injustice organisée qui définit, dans tous les domaines de la vie publique, le comportement du club de parvenus qui leur sert de gouvernement. En vain, apparemment.

Depuis plus de deux mois ce gouvernement essaie par tous les moyens de réduire, de déformer et de nier non seulement le bien-fondé mais le contenu même des revendications étudiantes. Il a tenté un blocus complet, une stratégie d’étouffement par la non-réponse et l’isolement, au prix d’une grave détérioration du climat social et d’un recours catastrophique et systématique à la force. Malgré tout, ce blocus même est en train d’éclater depuis que la presse internationale (à la suite d’Amnistie, du Guardian, du Huffington Post, du Monde, de Paris-match, de La Libre Belgique, de la RTBF, de la télé argentine, de Al Jazeera, des USA, de la Nouvelle-Zélande et même de la Russie), a commencé à montrer des images des manifestations populaires et des violences policières. Depuis la semaine dernière c’est partout, et ça ne va pas s’arrêter.

Pendant ce temps-là la réponse gouvernementale consiste toujours à distribuer des leçons de démocratie, d’ouverture et d’écoute. Sa bienveillance est telle qu’après 12 semaines de surdité et d’immobilisme, la ministre explique tranquillement ce matin que «Faire entrer en ce moment un médiateur entre le gouvernement et les étudiants, alors que le gouvernement a déjà beaucoup bougé — je suis rendu [sic] à 50 sous par jour — et les étudiants pas du tout, ça ne m’apparaît pas opportun.» Pas opportun? Sa bouche aurait vraiment dit ça? Voyons donc: on l’aura citée hors contexte, sans aucun doute. On peut encore sourire.

Quoi d’autre? Ceci: juste avant d’arriver à ses 50 sous, la ministre soulignait que «le gouvernement avait beaucoup bougé» — et là, soudain, c’est devenu sinistre. Le seul mouvement que ce gouvernement ait fait, à part aggraver la hausse, a été de déménager durant le week end son congrès de Montréal à Victoriaville. Se défiler, se cacher, c’est ça bouger? Individuellement et personnellement, alors, chacun des ministres et des députés silencieux et lâches de ce gouvernement corrompu bouge: toujours pour se défiler, en demandant chaque fois aux étudiants d’être plus ouverts et plus démocratiques. Mais se cacher derrière des flics, des médias obéissants, des firmes de stratégie et des fabricants d’images pour justifier l’injustifiable n’a rien de la démocratie que la ministre dit défendre. Et il est parfaitement clair à cause de cela que la démocratie dont elle parle quand elle fait la leçon est minimale, secrète, divisive et passive: qu’on aille voter, «faire son devoir», et qu’on se la ferme. Mais ça ne se passera pas ainsi.

Puisqu’elle tient tant à ce que chacun se prononce individuellement, j’exige que la ministre demande à chaque électeur et à chaque électrice, personnellement et individuellement, son avis sur la légitimité de son gouvernement, qui par scrutin secret n’a même pas remporté 43% des suffrages dans le maigre 57% de la population qui a voté. Même pas 43% de 57% ça fait combien, ça, pour donner des leçons de démocratie?

Ça ne fait pas beaucoup, c’est le moins qu’on puisse dire. Et ça n’arrête pas de descendre malgré les manipulations, les matraques, les injonctions, les blagues et les sophismes.

La campagne de 2008, d’une durée de 33 jours, aura coûté autour de 83 millions de dollars[3].

Aujourd’hui, le 30 avril 2012, on est rendu à 50 cents.

René Lapierre, prof au carré


[1] http://www.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2012/04/30/002-conflit-etudiant-politique-lundi.shtml

[2] http://www.cyberpresse.ca/actualites/quebec-canada/education/201204/11/01-4514277-greve-beauchamp-encourage-un-retour-force-en-classe.php

[3] http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lection_g%C3%A9n%C3%A9rale_qu%C3%A9b%C3%A9coise_de_2008

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50 ¢, la magie des nombres

Quand je leur dis être mathématicien, plusieurs me disent: «Ah ! tu dois être bon dans les chiffres», ce qui me désarçonne toujours un peu. En général, je leur explique que les mathématiques ont plus à voir avec la manipulation de concepts, que simplement la manipulation de nombres.

Cependant, j’ai manifestement des leçons à prendre des penseurs du gouvernement Charest. Il faut le reconnaître, ils sont très forts. Savoir faire passer une hausse de 4.87 $ par jours pour une hausse de 0.50$ par jours, cela relève du plus haut fait d’arme comptable. Le calcul est pourtant tout simple. À terme, la récente proposition du gouvernement correspond à une augmentation de 1779$. Il suffit donc de diviser par 365 jours. Ah oui! J’oubliais le fameux «crédit d’impôt». Il a bon dos ce «crédit d’impôt», mais de là à transformer 4.87 $ en 0.50$, il y a un pas gigantesque.

Vraiment, s’il ne s’agissait que de 0.50 $ par jours, pourquoi le gouvernement demeurerait-il ainsi intraitable? Par principe? J’en doute. Le gel serait bien moins coûteux qu’un affrontement entêté.

François Bergeron, prof au cube

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