L’état de siège

Nous ne sommes plus une démocratie. Nous ne relevons plus en tant que société d’un gouvernement mais d’un pouvoir partisan qui a quotidiennement recours à la force dans le sens de son intérêt, et celui-ci ne consiste plus à assurer le bien commun de la population mais à obtenir d’elle une passivité que seules les «forces de l’ordre» semblent en mesure de lui assurer désormais.

Devant cette réaction de panique et ce déploiement autoritaire, devant l’abandon qu’ils traduisent de toute responsabilité démocratique, nous tous, citoyens du Québec, éprouvons un terrible sentiment de deuil et d’isolement. La colère, l’amertume et la consternation sont en voie de devenir nos réactions habituelles au complet désarroi du gouvernement et aux dérives inconcevables qui en découlent. Nous voilà parvenus à un point de désordre tel que l’on voit des gens se réjouir, et des médias triompher des violences qui s’exercent à l’endroit de ceux-là mêmes qui tentent de sauver ce qui reste. Que s’est-il donc passé? Vers quoi sommes-nous en train de glisser?

En prétendant condamner les «éléments radicaux» du mouvement étudiant, le gouvernement ne cherche même plus à cacher qu’il considère l’ensemble des étudiants en grève comme des fauteurs de trouble et des criminels en puissance. En recourant à la violence, la surveillance policière s’est transformée en répression. L’occupation des collèges et des universités est devenue courante; les injonctions suspendent ou criminalisent par tribunal interposé l’exercice des droits démocratiques, la suspicion est en train de se généraliser dans le corps social parce que ce gouvernement, qui laisse tout passer aux entreprises, aux banques, aux corporations et à leurs lobbyistes, a entrepris de se refaire une morale en s’en prenant à des étudiantes et à des étudiants, rien de moins, qui osent dénoncer le règlement de comptes idéologique enclenché par l’État au moyen de la hausse des frais de scolarité.

Le gouvernement sait parfaitement qu’une hausse de 75% va rendre inaccessibles les études post-secondaires pour une part importante de la classe moyenne et ça ne le dérange pas. Dans sa tentative de confisquer à la classe moyenne en général — et aux francophones en particulier — la possibilité de s’instruire, cette affaire n’est pas pour lui scandaleuse mais instrumentale. L’accès aux études était une erreur des années 1960, aura-t-on fait comprendre aux ministres de l’Éducation et des Finances; on compte sur vous pour arranger ça. Dans l’état actuel des choses, au Québec, le simple fait qu’on puisse penser dérange le pouvoir politique, qui multiplie les injonctions et les crises pour empêcher l’exercice des droits civiques et démocratiques. Ça dégénère gravement, dangereusement.

Nous assistons plusieurs fois par jour, au nom de l’ordre public, à des brutalités de toutes sortes, à des expulsions et à des invasions, à des insultes et à des humiliations non pas ordinaires, mais d’État; nous sommes devenus les témoins abasourdis de réactions folles, attisées par le désarroi des pouvoirs publics et par leur capitulation honteuse à l’endroit de leurs devoirs démocratiques les plus simples. Se peut-il qu’au Québec, en 2012, un gouvernement ait perdu à ce point toute référence sociale, qu’il ait en bloc basculé dans l’inconscience et dans l’inconséquence politiques? Apparemment oui, deux fois plutôt qu’une. Et cet effrayant processus, pas un seul de ses ministres, pas un seul de ses députés, hommes ou femmes, ne l’a critiqué ni combattu. Ce silence est assourdissant. Un parti qui pense ainsi et qui agit ainsi n’a plus rien d’un gouvernement, il se retourne contre sa population et l’assiège au moyen même des institutions avec lesquelles il serait censé la défendre. Les gaz et les matraques contre les manifestants, les tribunaux contre les associations étudiantes, les cadres universitaires contre les professeurs, les grands médias contre l’idée même de manifester et les ministres contre l’idée même de discuter montrent de cent manières à la fois, dans une succession quotidienne de graves dysfonctions gouvernementales, que l’état de siège est en train de se substituer à l’état de droit.

Qu’est-ce que l’état de siège? Tout simplement un dispositif qui confie à la force l’administration de la société. Dans l’Encyclopaedia universalis, Annie Gruber définit l’état de siège comme un «régime spécial de légalité, comportant une aggravation des systèmes de police, justifiée par l’idée de péril national». Justifiée est le mot, en effet. On n’en finit pas de nous expliquer à quel point le recours à ce qui nous détruit chaque jour un peu plus, comme individus et comme société, se justifie par les pouvoir d’argent et les intérêts corporatifs. Il y a péril en effet: notre survie démocratique est gravement, systématiquement, massivement menacée par ceux-là mêmes qui ont été élus pour nous représenter et protéger nos institutions, et qui se servent au contraire de celles-ci pour confisquer à la population le droit de s’opposer aux dangers qui le menacent.

Nous sommes assiégés. Qui ça, nous? Nous, les étudiantes et les étudiants; nous les professeurs, nous les parents, nous les proches, nous les grands-parents; nous les francophones, nous les anglophones; nous tous non pas divisés par la langue mais occupés à reconstruire au moyen du langage et du bon sens les valeurs de communauté de de confiance que les exploiteurs et leurs lobbyistes cherchent à détruire au nom d’intérêts qui n’ont rien à voir ni avec le bien commun, ni avec la collectivité, ni avec la citoyenneté, ni même avec la politique dont on a fait une affaire d’argent comme les autres, achetable et rachetable, monnayable et payante. Tous, dans cette affaire, nous sommes divisés et atteints; tous nous nous sentons floués parce qu’on nous joue les uns contre les autres, par journaux interposés, par manchettes mensongères, par omissions et par aggravations de la simple réalité.

Nous sommes assiégés. Autour des étudiants, autour de nous tous, voilà que l’on cherche à élever un mur de silence. À ne rien répondre à celui qui prend la parole, à ne pas entendre celui qui est violenté. À ne tolérer le citoyen qu’au prix de sa soumission aux violences d’état qui, toutes, cautionnent les violences économiques qu’on lui a déjà fait subir au nom du progrès et de la croissance. C’est assez. Pendant que les ministres donnent aux journaux des leçons de vocabulaire, on dit boycotteurs, pas grévistes, on dit perturbateurs, pas manifestants, condamner, pas se dissocier, les dénégations, les niaiseries et les sophismes pleuvent, les dérapages et les abus des pouvoirs policiers, administratifs, juridiques et gouvernementaux se multiplient. Au plus fort la poche. À mesure que le climat social se détériore, il devient évident que nous sommes politiquement orphelins, et que les gens qui ont reçu de nous le mandat de gouverner n’ont plus la capacité de le faire. Assiégés par nos propres dirigeants, notre propre police et nos propres institutions, nous voilà en deuil de la société, de la culture, de l’éducation et de l’économie dont nous avons voulu nous doter il y a à peine cinquante ans

Pendant que les egos des ministres n’en finissent plus de gonfler, leur infantilisme et leur arrogance sont en train de causer des dommages sans précédent dans l’histoire politique du Québec moderne. L’irréparable n’est pas encore fait, et cependant tout montre qu’il est en train de se produire. Ce n’est pas seulement la ministre de l’Éducation mais l’ensemble des députés et des ministres de son parti qui doivent s’en aller, démissionner.  L’exercice normal de la démocratie ne peut plus être assuré, ni défendu, ni à plus forte raison restauré par eux. Dès maintenant, un immense travail de reconstruction nous attend. Au-delà du deuil que nous traversons comme individus et comme collectivité, ce sont les étudiants qui nous l’auront montré, qui nous auront permis d’imaginer et de vouloir à nouveau un projet de société.

René Lapierre, prof au carré

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4 commentaires

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4 réponses à “L’état de siège

  1. Cher René, quel texte! Encore une fois vous avez trouvé les mots justes pour illustrer la situation que nous vivons. Merci.

    Vous dites  »L’irréparable n’est pas encore fait, et cependant tout montre qu’il est en train de se produire. ». Je suis moi-même horrifié de voir à quel point vous avez raison! Et je me rappelle, qu’en tant que citoyen, je me dois d’être extrêmement vigilant : une situation d »’état de siège » est toujours dangereusement proche de basculer vers une dictature …

  2. Mario Turbide

    Quand le premier ministre du Québec déclare devant les convives réunis pour le dévoilement du plan nord au Centre des Congrès de Montréal qu’il y aura des jobs au nord, TRÈS au nord pour ceux qui sont dans la rue actuellement… Et ça tout en riant, je trouve ça d’une tristesse infinie. Est ce un appel à l’organisation de goulag au nord pour y envoyer ceux qui dérangent au sud actuellement. Sommes nous revenue à l’époque où le gouvernement soviétique réglais ses problèmes de dissidence en ouvrant des camps en Sibérie, notre Sibérie étant le nord du Québec.
    Mario Turbide

  3. Très beau texte qui nous fait vraiment sentir qu’une page d’histoire en en train de s’écrire. Je ne sais toujours pas comment prendre position dans toute cette histoire. Je trouve que des mauvais pas sont fait dans le camps des étudiants et dans le camps des dirigeants. Il semble y avoir un manque de compréhension des circonstances économiques du gouvernement par les étudiants et des circonstances économique (et idéologiques) des étudiants par le gouvernement. Mais c’est certain que les dirigeants ne semblent pas avoir conscience que les moyens qu’ils prennent ressemblent drôlement à des méthodes de fin de régime.

    Je suis d’accord avec le fond de votre texte sauf pour une chose. Lorsque vous écrivez :  » nous voilà en deuil de la société, de la culture, de l’éducation et de l’économie dont nous avons voulu nous doter il y a à peine cinquante ans » , cela fait croire que les acquis sociétaires devraient être permanents. Chaque génération voit sa société changer et doit non pas seulement protéger ces acquis mais aussi tenter de les améliorer, et surtout de les adapter aux circonstances actuelles. 50 ans, c’est long. 10 ans même. Il s’en passent des choses qui changent les sociétés et qui peuvent tout faire basculer du jour au lendemain. Mais pardonnez moi si ce n’est pas ce dont vous parliez.

    Question : la hausse de frais de scolarité représente quel pourcentage du coût annuel total d’une année universitaire? Je parle de de tout : livres, cours, etc.

    Comprenez-moi bien : mon cœur est avec les étudiants mais ma tête est confuse – peut-être que des solutions claires et bien argumentées me permettraient d’aller à 100% dans une direction.

    Sincèrement,
    -Eric Bélisle

  4. Jonathan Cyr

    Oh là là, mais pas du tout d’accord, sauf peut-être si l’on entend l’expression « état de siège » dans son sens premier, latéral, qui est celui qui me préoccupe le plus lorsque je vais dans une toilette publique, que je fais la moue devant les petits restes d’urines collés ici et là que je frotte avec vigueur et tout en étant perplexe d’une attente qui n’en finie plus: à quand un brevet subventionné sur l’aseptisation et la défécation, nous permettant enfin, moyennant une modique somme et l’instauration d’un service de surveillance-qualité, de faire caca en paix? C’est fictif, hilare, M. Lapierre, voilà pourquoi je dis que nous sommes en pleine fête. C’est festif; ça crie, scande, jouit à longueur de rue: regardez les joyeux lurons qui déambulent tous les jours. Le Québec vibre d’un même gueuleton. Mon papa à moi est plus fort que le tien, entend-t-on par-là. Tri-li-li, renchérirait sûrement Gombrowicz. On se chamaille là-dessus, des lapins inventent un monde sur Youtube, des chroniqueurs disent des avez-vous vu mon gros nez. Mais c’est quoi, au juste, une fête? Et que fêtons-nous?

    L’encyclopédie Universalis permet de jeter certaines pistes réflexives intéressantes. Dans un article cosigné par Jean-Pierre Martinon et François-André Isambert, la fête est a priori définie selon son acception élargie comme un espace temporel délimité se différenciant du « temps de la quotidienneté » et qui (je saute quelques lignes) « à la fois et dans le même temps, est le produit de continuités, de renversements et de ruptures, ou bien d’instaurations d’un ordre social ». Il y aurait donc une forclusion ritualisée du quotidien tant pour le célébrer que pour le critiquer. Retour critique nécessaire et vital à la société si l’on se fie à la définition dite idéaliste issue des Durkheim, Caillois, Freud et Mauss, et dans lequel un certains désordre social apparaît (par l’entremise du chant, du tumulte et des rixes, entres autres). Deux citations: « [La fête] manifesterait la sacralité des normes de la vie sociale courante par leur violation rituelle. Elle serait nécessairement désordre, renversement des interdits et des barrières sociales, fusion dans une immense fraternité, par opposition à la vie sociale commune qui classe et qui sépare »; « Le chaos de la fête serait donc fondamentalement le chaos des origines. On a dès lors une explication du caractère régénérateur de la fête. Elle n’est pas seulement récréative. Elle ne se contente pas de libérer momentanément l’homme du refoulement de ses pulsions. Elle lui fait revivre la jeunesse du monde, au-delà même de celle de la société. De toute manière, l’ordre ressort régénéré, non seulement parce qu’on en était fatigué, mais parce qu’il était lui-même [l’ordre] fatigué et avait besoin de retourner à ses origines pour renaître rajeuni. » Ah, tient donc.

    Certes, l’on peut évidemment me reprocher d’étendre un concept – qui par ailleurs reste ouvert puisqu’au contraire de ce qu’affirment les auteurs Martinon et Isambert, la fête ne pourra être définissable qu’à partir de la fin de l’humanité, soit par le singe, nouvelle espèce en devenir, ou par la bactérie e-colis qui a fait des ravages dans le monde journalistique si et seulement si l’un ou l’autre parvient un jours à parler – à une situation concrète, à une violence singulière, pas drôle du tout. Mais je crois, peut-être stupidement d’accord, qu’il faut rester non seulement optimiste, mais aussi fêter sans borne puisque:
    a) nous pouvons faire l’état des lieux de la situation et de la crise de la démocratie au Québec, non seulement par des mises en gardes, comme cela se voit depuis maintes années, mais par des documents visuels, auditifs et écrits à l’appui;
    b) nous avons réussis à créer un réseau beaucoup plus étendue que par les années passées diffusant un contre-discours, réfléchissant ouvertement, fraternellement; bref, nous avons lier quelque chose qui jusqu’alors était épars; nous avons réussi à faire entendre collectivement des voix qui auparavant étaient isolées, voire ridiculisées dans le marasme dit de la « masse silencieuse » qui n’est plus silencieuse du tout, ah que non, et qui parle tout le temps;
    c) que l’on peut dorénavant réfléchir à l’impact du poivre de Cayenne, des bombes assourdissantes et des procédures « anti-émeutes » sur l’exercice démocratique; que l’on est invité à repenser la survalorisation actuel du droit individuel vis-à-vis du droit collectif (en quoi est-il juste de brimer une décision collective pour laisser un naïf poursuivre sa session); que je puis dorénavant me targuer de ne plus être dupe des discours des recteurs et que je ne dois certainement pas être le seul.

    Que l’éducation ne doit pas devenir technocratique.

    Voilà ce que la grève a permis et continue de réitérer à chaque jours; voilà pourquoi je marche, saute et chante parfois dans la rue. C’est les mêmes raisons qui me pousse à dire, lorsque je croise un membre de l’hégémonie policière, monsieur l’agent, arrêtez-moi je vous en prie, je suis un dangereux terroriste: je lis de la littérature. Je crois aux rhizomes. J’aime bien Debord: « L’attitude [que le spectacle] exige par principe est cette acceptation passive qu’il a déjà en fait obtenue par sa manière d’apparaître sans réplique, par son monopole de l’apparence. » (La société du spectacle, aphorisme no. 12). La fête nous permettra de sortir de la dialectique spectaculaire du maître et de l’esclave; réjouissons-nous des opportunités qui nous sont offertes. Inventons le monde.