Certaines lectures — un bacc es grève

Il est certaines lectures qu’on n’aborde qu’avec réticences, anticipant un déplaisir plus ou moins vif, imaginant déjà le trou que ces mots vont creuser dans notre soirée, notre matinée, l’insignifiante cendre qu’ils déposeront en nous. La prose administrative, entre toutes, suscite cette mélancolique résignation. Et pourtant, même les enfilades de comités et d’instances officielles peuvent ciseler des phrases inspirantes. Le rapport Parent, auquel Guy Rocher a amorcé un retour, en est parsemé. Et, à bien y réfléchir, à retourner voir, on en trouverait sans doute d’autres (ne pourrait-on dire que les si fameuses déclarations des droits de l’homme le sont aussi par la vibrante netteté de leur formulation?).

Toujours est-il que, me préparant à une tâche planant à l’horizon, je me suis attaqué à un des règlements généraux de mon université (le règlement no 5, pour être précis). Entre diverses précisions quant à la définition d’unE étudiantE, la composition des comités de programme, et les responsabilités respectives des doyenNEs, départements et vice-recteur, je bute sur la liste des objectifs généraux assignés par l’UQAM aux études de premier cycle. Ils me font en effet trébucher, ces idéaux que l’université se donne elle-même (et que le ministère de l’Éducation a approuvé), car le contexte me les fait lire à travers le prisme de la grève. Ou plutôt: à les lire, je ne puis manquer de revenir sur les mille et un gestes et discours, vus et lus depuis dix semaines: les dépliants ramassés au café Aquin (dont «Faire grève», que je recommande à tous), les numéros de Fermaille, attendus avec de plus en plus d’anticipation, dans l’espoir d’y découvrir un nouvel auteur ou une nouvelle livraison d’un de ceux que j’ai découverts dans les dernières semaines, les affiches brandies dans les manifestations ou placardées le long du vieux clocher de Saint-Jacques, les steppettes de claquette de la Ligne rouge, les discours et réquisitoires vibrants d’espoir ou d’indignation des manifs, des pages éditoriales ou du Tribunal populaire des condamnés d’avance, et tant d’etc. que je n’ai pu voir ou lire mais que je sais exister.

Pour comprendre mon sursaut, qui m’a soudainement «saisi» (j’allais écrire: réveillé), au fil de cette rébarbative nomenclature, je vous les fait lire aussi:

Objectifs généraux des études de premier cycle

« Règlement no 5 », UQAM, décembre 2009 : http://www.instances.uqam.ca/ReglementsPolitiquesDocuments/Documents/REGLEMENT_NO_5.pdf

La formation de premier cycle…

 rend l’étudiante, l’étudiant capable de discerner la valeur objective des affirmations qu’elle, il fait ou qui lui sont faites, de bien comprendre, interpréter et commenter l’information;

développe chez l’étudiante, l’étudiant une compétence scientifique et professionnelle qui la, le rend apte à intervenir efficacement et à mesurer la portée sociale et éthique de ses activités;

amène l’étudiante, l’étudiant à maîtriser le langage propre à son domaine de connaissances, à pouvoir produire un discours cohérent et pertinent, à l’articuler de façon précise, claire et concise, tant à l’écrit qu’à l’oral et, ainsi, à être capable de communiquer ses connaissances dans son milieu professionnel ou scientifique et dans l’ensemble de la société;

développe chez l’étudiante, l’étudiant son esprit d’initiative et sa créativité, qui la, le rend actif dans son milieu et l’amène à appliquer ses connaissances à des situations et des problèmes nouveaux.

Instantanément, je me suis rappelé ce que j’ai tenté de répondre, quand un «non-universitaire bien intentionné» m’a demandé si nous, les professeurREs, n’avions pas quelques craintes, devant la perspective de donner des cours «à rabais», cette session-ci. Après une phrase pieuse, du bout des lèvres (mais néanmoins sans hypocrisie: simplement, sans forte intensité, parce que mon sentiment était tout entier arc-bouté par la nécessité de répondre: non) sur le deuil inévitable que cela allait représenter, deuil évident puisque, pouvais-je avancer, tout cours est déjà, en soi, le noyau dur de la matière, composé de ce qu’il faut «absolument» enseigner parmi tout ce qu’il faudrait enseigner, et que de ce fait le simple renoncement à une séance sur 15, pour cause de maladie ou de colloque, est déjà subi comme un désagrément, après cette remarque préliminaire, donc, j’ai tenté de dire que la grève n’était pas un temps mort, intellectuellement, pour les étudiantEs, et qu’au contraire, comme tant de collègues l’avaient signalé, elle était une vaste débauche de créativité réflexive, de réflexion critique ou de critique créatrice, selon les cas (avec des tonalités introspectives étonnantes, dans beaucoup de textes), qu’elle en menait beaucoup à lire ou relire des textes, qu’elle en aidait plusieurs à mieux posséder la matière même de leurs cours, et qu’elle les obligeait tous à maîtriser leurs discours, à affuter leurs arguments, à exprimer dans leurs mots leurs raisons de résister, à mieux comprendre le monde universitaire et les débats politiques, en un mot, à devenir, du même souffle, de plus en plus étudiant, de plus en plus citoyen. Je n’ai certes pas dit cela comme tel, mais la conclusion était la même : la grève est devenue, pour la majorité des étudiantEs (un peu d’idéalisme, ici…), un cours continu sur l’université, l’éducation, les inégalités, l’État, l’économie, avec de constants travaux pratiques…

Ce cours hors les murs n’atteint évidemment pas les objectifs «spécifiques» des diverses disciplines et on ne saurait se réjouir de tout ce qui ne sera pas étudié, approfondi, dans les quelques centaines de cours actuellement suspendus. Et pourtant, dans ce retour sur soi que la grève contraint les universitaires à accomplir, ne peut-on voir que celle-ci a permis aux étudiantEs de «discerner la valeur objective des affirmations» que les gouvernements, les médias et «notre» (hélas!) propre CRÉPUQ leur assènent; à «intervenir efficacement» dans les débats, à partir de leurs compétences professionnelles; à exercer un jugement éthique et à portée sociale sur les décisions gouvernementales; à produire des discours cohérents, sous de multiples formes; et enfin, à exercer leur créativité et à manifester leur esprit d’initiative? Ont-ils forgé ces armes dans le creuset de la grève? Est-ce le résultat des sessions précédentes, de leur parcours scolaire, voire d’aptitudes intellectuelles transmises par la famille? Quelles qu’en soient les causes, ne peut-on reconnaître que nos étudiantEs ont atteint ces objectifs et mériteraient presque, de ce fait, un bacc es grève?

Michel Lacroix, prof au carré

Publicités

1 commentaire

Classé dans Revoir nos modèles

Une réponse à “Certaines lectures — un bacc es grève

  1. Daniel Chapdelaine

    Très pertinent cher collègue, on apprend de différentes manières dans la vie, à condition bien sûr d’avoir de l’intérêt et de faire des efforts. Je donnerais un A à ceux qui s’impliquent, d’une manière ou d’une autre… mais pour la « majorité silencieuse » qui reste chez soi et se plaint tout le temps… une retenue! Daniel Chapdelaine