Archives mensuelles : avril 2012

Tristes temps

Ndlr: Les commentaires sur ce billet, de même que sur les autres billets, se ferment deux jours après la première publication. Nous vous remercions d’avoir consulté Profs au carré, en espérant que la réflexion sur les enjeux sociaux de l’éducation se poursuive en de multiples lieux!

Hier, il y a eu cette étudiante qui est venue me demander un jour de délai pour la remise d’un rapport de stage, (activité non affectée par la grève). Je lui ai demandé de passer pour en comprendre la raison (je crois encore à la justice malgré tout ça). Elle est venue à mon bureau, petite mademoiselle, au pas décidé avec des boucles d’oreilles couleur pourpre. Elle est restée debout, elle ne s’est assise que quand je l’ai invitée à le faire. Bien élevée. On s’est parlé, elle m’a dit:

… Tu sais Éric je pourrais le remettre à temps le travail, mais ce ne sera pas peaufiné. J’aimerais juste un jour de plus. Si tu ne veux pas je comprendrais. Pas habituée à ce genre de démarche, travailleuse modèle, sérieuse, impliquée, une perle d’étudiante. Le genre que je prendrais en maîtrise dans mon équipe demain matin.

… Tu sais, je suis à la manif chaque jour, chaque soir. Le désarroi et la colère montaient en elle.  J’ai dit pas de problème, que je comprenais. Je lui ai demandé comment ça allait. Elle s’est mise à déverser sa rage…

… Tu sais Éric, je ne suis pas touchée par la hausse. Mes parents paient mes frais de scolarité et continueront quoi qu’il advienne. Ils votent conservateur et ne me comprennent pas. Vient d’une bonne famille, d’un milieu aisé et tranquille. J’y vais pour tous les autres, mes collègues, mes amis et les autres les étudiants d’aujourd’hui et de demain, pour la société, ses valeurs, ce que nous valons tous collectivement…. Articulée, altruiste.

… Tu sais: en temps normal, je suis quelqu’un de pacifique, de calme, tranquille, travailleur. Je sais, moyenne impeccable, membre du comité de programme. Mais là, je suis enragée, ça devient de la folie là-bas, les policiers deviennent de plus en plus agressifs. Ils tirent des grenades sans préavis, pourchassent des manifestants pacifiques pour leur donner des coups de matraque sans aucune justification. Je suis fâchée! Ils ont arrêté un organisateur de la faculté, il ne peut plus même s’approcher de l’université. En colère et quelle colère, chez quelqu’un de si tranquille! Je ne pensais pas ça possible, pas ici. Estomaquée que dans ce pays libre et développé, on en arrive à tels extrêmes.

… Tu sais Éric, j’ai des amis dans la police. Ils m’ont expliqué comment se fait le recrutement pour aller dans la rue face aux étudiants. Ils affichent des listes dans les postes et ceux qui veulent s’inscrire y vont sur une base volontaire. En moins d’une heure la liste est pleine… Déplorable. Choquée, à juste titre. Et moi? Hein? Ça veut dire que beaucoup de policiers choisissent volontairement d’aller taper sur les étudiants. Payé temps supplémentaire avec ça?

… Tu sais Éric, j’aimerais revenir en classe. Je suis fatiguée de me faire poivrer tous les jours. On arrête nos leaders. … Je suis exténuée. J’ai pris deux coups de matraque dans les côtes… Moment de faiblesse, une demi-seconde. Découragée de nos dirigeants. Quel état, quel gouvernement peut amener des étudiantes modèles à des extrémités?

… Mais tu sais Éric, je ne cèderai pas, nous ne cèderons pas. Nous n’avons plus rien à perdre. Ce gouvernement injuste ne nous aura pas. On va se battre jusqu’au bout… Une détermination à toute épreuve. Une valeur sure pour l’avenir de ce monde. Une lueur d’espoir dans ce conflit de m…

J’ai dit : Sûr que tu l’as la prolongation, cette activité n’est rien en regard du combat que vous livrez. Le genre d’échange qui me fait garder foi dans les étudiants et dans mon métier de prof.

…….

Et puis il y a eu ces hommes, ces hommes à la TV, le soir même. Représentants des forces policières qui parlaient, bien à l’aise dans leur costume ajusté. Sûrs de leur propos et de leur droit, ils disaient… les étudiants sont devenus des professionnels des manifestations, ils aiment ça. Ils viennent pour casser, ils y ont pris goût… Le journaliste surpris «Vous êtes sur de ça?»… Ah oui c’est clair ils y ont pris goût…

Je me suis dit en moi-même… Tristes temps…

Éric Lucas, prof au carré

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BLAH

C’est difficile de savoir où commencer. Parce que je me dis que si je commence, je ne m’arrêterai sans doute pas. Une diarrhée verbale, une diatribe avec des poignards dedans, et tellement de sacres que je m’en ccchhhutterais moi-même. Je vais hurler de toutes les images en direct, de mon étudiant complètement choqué au retour de manif, de tous les autres comme lui qui se sont faits charger sans raison. Je vais insulter la moitié de la province, menacer de m’exiler, affirmer que je ne veux plus, mais plus jamais aider le moindrement ni ce système politique ni ceux et celles qui le supportent; je vais être réduite à des borborygmes de haine, ou encore à récriminer dorénavant chaque fois que je vais devoir payer mes impôts, parce que je sais que ça ne va servir qu’à payer les vieux jours des égoïstes — oui oui, ceux-là qui «ne veulent pas payer pour ça», justement, les sourds et aveugles (mais malheureusement pas muets) qui nous assènent à coups de médias leur bien-pensance de hamsters gavés —,

— —

vous voyez déjà ça ne s’arrête plus c’est un fleuve de monstruosités… pourtant bien auto-censurées, je vous assure.

Et ce dont je vous assure encore plus, c’est que mon hurlement, il est bien pire.

Ça ne s’arrête pas, que je disais, cependant je suis à court je cours après, comme s’il m’en manquait désormais pour dénoncer la brutalité et la brutitude tout court. Il n’y a même pas de mots pour concevoir ce qui est en train d’arriver ici. Je vis dans un monde de brutes au pouvoir, qui agissent impunément. Quand Amnistie internationale se préoccupe de notre sort, il me semble que c’est signe que ça va vraiment mal!

D’autres, pourtant, trouvent encore des mots. Voir notamment, parus récemment, le billet de Joël Martel, celui de Patrick Lagacé (dont, pour une fois, je partage les idées), celui d’Anne Marie Miller, celui de Romain Wilhelmy-Dumont. À vous tous qui parlez encore avec de vrais mots et qui ne les mâchez pas, du fond de mon cri, je vous dis MERCI.

Qu’on leur fasse écho, pour que ça s’entende encore très longtemps!

Eve Paquette, prof carrée

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L’état de siège

Nous ne sommes plus une démocratie. Nous ne relevons plus en tant que société d’un gouvernement mais d’un pouvoir partisan qui a quotidiennement recours à la force dans le sens de son intérêt, et celui-ci ne consiste plus à assurer le bien commun de la population mais à obtenir d’elle une passivité que seules les «forces de l’ordre» semblent en mesure de lui assurer désormais.

Devant cette réaction de panique et ce déploiement autoritaire, devant l’abandon qu’ils traduisent de toute responsabilité démocratique, nous tous, citoyens du Québec, éprouvons un terrible sentiment de deuil et d’isolement. La colère, l’amertume et la consternation sont en voie de devenir nos réactions habituelles au complet désarroi du gouvernement et aux dérives inconcevables qui en découlent. Nous voilà parvenus à un point de désordre tel que l’on voit des gens se réjouir, et des médias triompher des violences qui s’exercent à l’endroit de ceux-là mêmes qui tentent de sauver ce qui reste. Que s’est-il donc passé? Vers quoi sommes-nous en train de glisser?

En prétendant condamner les «éléments radicaux» du mouvement étudiant, le gouvernement ne cherche même plus à cacher qu’il considère l’ensemble des étudiants en grève comme des fauteurs de trouble et des criminels en puissance. En recourant à la violence, la surveillance policière s’est transformée en répression. L’occupation des collèges et des universités est devenue courante; les injonctions suspendent ou criminalisent par tribunal interposé l’exercice des droits démocratiques, la suspicion est en train de se généraliser dans le corps social parce que ce gouvernement, qui laisse tout passer aux entreprises, aux banques, aux corporations et à leurs lobbyistes, a entrepris de se refaire une morale en s’en prenant à des étudiantes et à des étudiants, rien de moins, qui osent dénoncer le règlement de comptes idéologique enclenché par l’État au moyen de la hausse des frais de scolarité.

Le gouvernement sait parfaitement qu’une hausse de 75% va rendre inaccessibles les études post-secondaires pour une part importante de la classe moyenne et ça ne le dérange pas. Dans sa tentative de confisquer à la classe moyenne en général — et aux francophones en particulier — la possibilité de s’instruire, cette affaire n’est pas pour lui scandaleuse mais instrumentale. L’accès aux études était une erreur des années 1960, aura-t-on fait comprendre aux ministres de l’Éducation et des Finances; on compte sur vous pour arranger ça. Dans l’état actuel des choses, au Québec, le simple fait qu’on puisse penser dérange le pouvoir politique, qui multiplie les injonctions et les crises pour empêcher l’exercice des droits civiques et démocratiques. Ça dégénère gravement, dangereusement.

Nous assistons plusieurs fois par jour, au nom de l’ordre public, à des brutalités de toutes sortes, à des expulsions et à des invasions, à des insultes et à des humiliations non pas ordinaires, mais d’État; nous sommes devenus les témoins abasourdis de réactions folles, attisées par le désarroi des pouvoirs publics et par leur capitulation honteuse à l’endroit de leurs devoirs démocratiques les plus simples. Se peut-il qu’au Québec, en 2012, un gouvernement ait perdu à ce point toute référence sociale, qu’il ait en bloc basculé dans l’inconscience et dans l’inconséquence politiques? Apparemment oui, deux fois plutôt qu’une. Et cet effrayant processus, pas un seul de ses ministres, pas un seul de ses députés, hommes ou femmes, ne l’a critiqué ni combattu. Ce silence est assourdissant. Un parti qui pense ainsi et qui agit ainsi n’a plus rien d’un gouvernement, il se retourne contre sa population et l’assiège au moyen même des institutions avec lesquelles il serait censé la défendre. Les gaz et les matraques contre les manifestants, les tribunaux contre les associations étudiantes, les cadres universitaires contre les professeurs, les grands médias contre l’idée même de manifester et les ministres contre l’idée même de discuter montrent de cent manières à la fois, dans une succession quotidienne de graves dysfonctions gouvernementales, que l’état de siège est en train de se substituer à l’état de droit.

Qu’est-ce que l’état de siège? Tout simplement un dispositif qui confie à la force l’administration de la société. Dans l’Encyclopaedia universalis, Annie Gruber définit l’état de siège comme un «régime spécial de légalité, comportant une aggravation des systèmes de police, justifiée par l’idée de péril national». Justifiée est le mot, en effet. On n’en finit pas de nous expliquer à quel point le recours à ce qui nous détruit chaque jour un peu plus, comme individus et comme société, se justifie par les pouvoir d’argent et les intérêts corporatifs. Il y a péril en effet: notre survie démocratique est gravement, systématiquement, massivement menacée par ceux-là mêmes qui ont été élus pour nous représenter et protéger nos institutions, et qui se servent au contraire de celles-ci pour confisquer à la population le droit de s’opposer aux dangers qui le menacent.

Nous sommes assiégés. Qui ça, nous? Nous, les étudiantes et les étudiants; nous les professeurs, nous les parents, nous les proches, nous les grands-parents; nous les francophones, nous les anglophones; nous tous non pas divisés par la langue mais occupés à reconstruire au moyen du langage et du bon sens les valeurs de communauté de de confiance que les exploiteurs et leurs lobbyistes cherchent à détruire au nom d’intérêts qui n’ont rien à voir ni avec le bien commun, ni avec la collectivité, ni avec la citoyenneté, ni même avec la politique dont on a fait une affaire d’argent comme les autres, achetable et rachetable, monnayable et payante. Tous, dans cette affaire, nous sommes divisés et atteints; tous nous nous sentons floués parce qu’on nous joue les uns contre les autres, par journaux interposés, par manchettes mensongères, par omissions et par aggravations de la simple réalité.

Nous sommes assiégés. Autour des étudiants, autour de nous tous, voilà que l’on cherche à élever un mur de silence. À ne rien répondre à celui qui prend la parole, à ne pas entendre celui qui est violenté. À ne tolérer le citoyen qu’au prix de sa soumission aux violences d’état qui, toutes, cautionnent les violences économiques qu’on lui a déjà fait subir au nom du progrès et de la croissance. C’est assez. Pendant que les ministres donnent aux journaux des leçons de vocabulaire, on dit boycotteurs, pas grévistes, on dit perturbateurs, pas manifestants, condamner, pas se dissocier, les dénégations, les niaiseries et les sophismes pleuvent, les dérapages et les abus des pouvoirs policiers, administratifs, juridiques et gouvernementaux se multiplient. Au plus fort la poche. À mesure que le climat social se détériore, il devient évident que nous sommes politiquement orphelins, et que les gens qui ont reçu de nous le mandat de gouverner n’ont plus la capacité de le faire. Assiégés par nos propres dirigeants, notre propre police et nos propres institutions, nous voilà en deuil de la société, de la culture, de l’éducation et de l’économie dont nous avons voulu nous doter il y a à peine cinquante ans

Pendant que les egos des ministres n’en finissent plus de gonfler, leur infantilisme et leur arrogance sont en train de causer des dommages sans précédent dans l’histoire politique du Québec moderne. L’irréparable n’est pas encore fait, et cependant tout montre qu’il est en train de se produire. Ce n’est pas seulement la ministre de l’Éducation mais l’ensemble des députés et des ministres de son parti qui doivent s’en aller, démissionner.  L’exercice normal de la démocratie ne peut plus être assuré, ni défendu, ni à plus forte raison restauré par eux. Dès maintenant, un immense travail de reconstruction nous attend. Au-delà du deuil que nous traversons comme individus et comme collectivité, ce sont les étudiants qui nous l’auront montré, qui nous auront permis d’imaginer et de vouloir à nouveau un projet de société.

René Lapierre, prof au carré

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Quelle belle leçon!

La société québécoise vit des heures intenses. Entre les arrestations hyper-médiatisées de l’UPAC (il y a donc bien quelque chose de pourri au Royaume du Danemark… quelle surprise!) et les dérapages autour de la grève (je répète: «grève», pas levée de cours; avant de suivre aveuglément les discours de Mme Beauchamp, il serait bon de consulter un dictionnaire, et on s’aperçoit que le mot a plusieurs sens, dont l’un s’applique parfaitement à la situation), on marche vraiment sur la tête. Peut-être l’absence du Canadien en séries fait en sorte que ce printemps la Belle Province ne peut pas compter sur une soupape de sécurité, mais on assiste de plus en plus à des scènes surréalistes. Parfois même presque jouissives, si la situation n’était pas si tendue!

La dernière en date de ces tranches de vie a eu lieu le 17 avril à l’émission de l’ineffable Denis Lévesque, dont le niveau des émissions (ne reçoit-il pas régulièrement le non moins ineffable Richard Martineau?) atteint des profondeurs abyssales, ou des sommets, c’est selon. M. Lévesque donc, recevait Gabriel Nadeau-Dubois et un certain Christian Dufour. Ce monsieur Dufour, politologue, professeur à l’ENAP et chroniqueur au Journal de Montréal (magnifique œuvre journalistique que je parcours régulièrement d’un derrière distrait) avait décidé d’apprendre à Gabriel Nadeau-Dubois «à prendre ses responsabilités». Beau programme!

Avec l’assentiment de Lévesque, aussi neutre et objectif qu’un juge libéral, M. Dufour s’est donc lancé à l’assaut, et quel assaut. Ton agressif, attaques directes et personnelles, sarcasmes de mauvais aloi, accusations graves (la plus marquante fut d’accuser le leader étudiant de tenir un «discours de batteur de femmes» — si le ridicule tuait, nous irions demain aux funérailles d’un collègue de l’ENAP), du grand TVA! Après les radios poubelle, la télé poubelle!

Mais en fait de  leçon, ce fut l’étudiant, un jeune de 21 ans (il me semble), soumis à une pression inimaginable depuis des mois, qui l’a servie, et en beauté: ton mesuré, arguments raisonnables, calme et courtoisie face aux aboiements adverses, il s’est même permis d’être un peu «baveux» en expliquant, calmement et poliment, ce qu’était la démocratie directe au molosse d’en face. Un pur plaisir! L’étudiant donnant la leçon, mais dans le bon sens du terme, sans être pontifiant, à un prof de l’ENAP. Je serais de l’ENAP, je me poserais de sérieuses questions sur mes processus d’embauche… mais ne tombons pas au niveau du triste sire.

En fin de compte, c’est Gabriel Nadeau-Dubois qui est sorti grandi de cette épreuve. Je l’ai croisé cet après- midi à l’UQAM et je l’ai félicité, lui disant que j’avais honte d’être professeur, au vu de comportement du collègue, et que l’un des collègues uqamiens voulait écrire à Dufour. Fatigué mais content de ne pas se faire agonir de reproches comme ça lui arrive beaucoup ces temps-ci, il m’a répondu : «Oui, ce serait apprécié! Je ne m’attendais pas à une telle agression, et ce serait bien si les professeurs le remettaient à sa place.»

Mais quelle belle leçon de maturité, de calme, d’intelligence de la part de ce jeune homme. Alors que les propos et comportements frôlant le ridicule se multiplient, que les arguments spécieux se succèdent, un jeune étudiant a remis à sa place un professeur totalement hors de contrôle. Sans violence verbale, avec des arguments et sans méchanceté. Une bouffée d’air frais en ce printemps étouffant, où le bon sens semble parfois être lui aussi en grève!

Yann Roche, prof au carré

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Charest manque de CLASSE

À une autre époque, on a tenté de discréditer le mouvement séparatiste du Québec, en l’associant aux activités franchement «terroristes» du FLQ. Aujourd’hui, le gouvernement Charest, manquant de classe, tente d’associer les débordements malheureux d’un petit groupe à une «frange» qu’il prétend «radicale» du mouvement étudiant. Mais ce n’est ni une frange, ni un groupe radical. La grande manifestation entièrement pacifique, que cette pseudo «frange radicale» a organisée avec grande CLASSE le 14 avril dernier, le démontre amplement. J’espère que mes concitoyens ne sont pas dupes de cette grossière tentative de manipulation du gouvernement Charest.
François Bergeron, prof au cube

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Certaines lectures — un bacc es grève

Il est certaines lectures qu’on n’aborde qu’avec réticences, anticipant un déplaisir plus ou moins vif, imaginant déjà le trou que ces mots vont creuser dans notre soirée, notre matinée, l’insignifiante cendre qu’ils déposeront en nous. La prose administrative, entre toutes, suscite cette mélancolique résignation. Et pourtant, même les enfilades de comités et d’instances officielles peuvent ciseler des phrases inspirantes. Le rapport Parent, auquel Guy Rocher a amorcé un retour, en est parsemé. Et, à bien y réfléchir, à retourner voir, on en trouverait sans doute d’autres (ne pourrait-on dire que les si fameuses déclarations des droits de l’homme le sont aussi par la vibrante netteté de leur formulation?).

Toujours est-il que, me préparant à une tâche planant à l’horizon, je me suis attaqué à un des règlements généraux de mon université (le règlement no 5, pour être précis). Entre diverses précisions quant à la définition d’unE étudiantE, la composition des comités de programme, et les responsabilités respectives des doyenNEs, départements et vice-recteur, je bute sur la liste des objectifs généraux assignés par l’UQAM aux études de premier cycle. Ils me font en effet trébucher, ces idéaux que l’université se donne elle-même (et que le ministère de l’Éducation a approuvé), car le contexte me les fait lire à travers le prisme de la grève. Ou plutôt: à les lire, je ne puis manquer de revenir sur les mille et un gestes et discours, vus et lus depuis dix semaines: les dépliants ramassés au café Aquin (dont «Faire grève», que je recommande à tous), les numéros de Fermaille, attendus avec de plus en plus d’anticipation, dans l’espoir d’y découvrir un nouvel auteur ou une nouvelle livraison d’un de ceux que j’ai découverts dans les dernières semaines, les affiches brandies dans les manifestations ou placardées le long du vieux clocher de Saint-Jacques, les steppettes de claquette de la Ligne rouge, les discours et réquisitoires vibrants d’espoir ou d’indignation des manifs, des pages éditoriales ou du Tribunal populaire des condamnés d’avance, et tant d’etc. que je n’ai pu voir ou lire mais que je sais exister.

Pour comprendre mon sursaut, qui m’a soudainement «saisi» (j’allais écrire: réveillé), au fil de cette rébarbative nomenclature, je vous les fait lire aussi:

Objectifs généraux des études de premier cycle

« Règlement no 5 », UQAM, décembre 2009 : http://www.instances.uqam.ca/ReglementsPolitiquesDocuments/Documents/REGLEMENT_NO_5.pdf

La formation de premier cycle…

 rend l’étudiante, l’étudiant capable de discerner la valeur objective des affirmations qu’elle, il fait ou qui lui sont faites, de bien comprendre, interpréter et commenter l’information;

développe chez l’étudiante, l’étudiant une compétence scientifique et professionnelle qui la, le rend apte à intervenir efficacement et à mesurer la portée sociale et éthique de ses activités;

amène l’étudiante, l’étudiant à maîtriser le langage propre à son domaine de connaissances, à pouvoir produire un discours cohérent et pertinent, à l’articuler de façon précise, claire et concise, tant à l’écrit qu’à l’oral et, ainsi, à être capable de communiquer ses connaissances dans son milieu professionnel ou scientifique et dans l’ensemble de la société;

développe chez l’étudiante, l’étudiant son esprit d’initiative et sa créativité, qui la, le rend actif dans son milieu et l’amène à appliquer ses connaissances à des situations et des problèmes nouveaux.

Instantanément, je me suis rappelé ce que j’ai tenté de répondre, quand un «non-universitaire bien intentionné» m’a demandé si nous, les professeurREs, n’avions pas quelques craintes, devant la perspective de donner des cours «à rabais», cette session-ci. Après une phrase pieuse, du bout des lèvres (mais néanmoins sans hypocrisie: simplement, sans forte intensité, parce que mon sentiment était tout entier arc-bouté par la nécessité de répondre: non) sur le deuil inévitable que cela allait représenter, deuil évident puisque, pouvais-je avancer, tout cours est déjà, en soi, le noyau dur de la matière, composé de ce qu’il faut «absolument» enseigner parmi tout ce qu’il faudrait enseigner, et que de ce fait le simple renoncement à une séance sur 15, pour cause de maladie ou de colloque, est déjà subi comme un désagrément, après cette remarque préliminaire, donc, j’ai tenté de dire que la grève n’était pas un temps mort, intellectuellement, pour les étudiantEs, et qu’au contraire, comme tant de collègues l’avaient signalé, elle était une vaste débauche de créativité réflexive, de réflexion critique ou de critique créatrice, selon les cas (avec des tonalités introspectives étonnantes, dans beaucoup de textes), qu’elle en menait beaucoup à lire ou relire des textes, qu’elle en aidait plusieurs à mieux posséder la matière même de leurs cours, et qu’elle les obligeait tous à maîtriser leurs discours, à affuter leurs arguments, à exprimer dans leurs mots leurs raisons de résister, à mieux comprendre le monde universitaire et les débats politiques, en un mot, à devenir, du même souffle, de plus en plus étudiant, de plus en plus citoyen. Je n’ai certes pas dit cela comme tel, mais la conclusion était la même : la grève est devenue, pour la majorité des étudiantEs (un peu d’idéalisme, ici…), un cours continu sur l’université, l’éducation, les inégalités, l’État, l’économie, avec de constants travaux pratiques…

Ce cours hors les murs n’atteint évidemment pas les objectifs «spécifiques» des diverses disciplines et on ne saurait se réjouir de tout ce qui ne sera pas étudié, approfondi, dans les quelques centaines de cours actuellement suspendus. Et pourtant, dans ce retour sur soi que la grève contraint les universitaires à accomplir, ne peut-on voir que celle-ci a permis aux étudiantEs de «discerner la valeur objective des affirmations» que les gouvernements, les médias et «notre» (hélas!) propre CRÉPUQ leur assènent; à «intervenir efficacement» dans les débats, à partir de leurs compétences professionnelles; à exercer un jugement éthique et à portée sociale sur les décisions gouvernementales; à produire des discours cohérents, sous de multiples formes; et enfin, à exercer leur créativité et à manifester leur esprit d’initiative? Ont-ils forgé ces armes dans le creuset de la grève? Est-ce le résultat des sessions précédentes, de leur parcours scolaire, voire d’aptitudes intellectuelles transmises par la famille? Quelles qu’en soient les causes, ne peut-on reconnaître que nos étudiantEs ont atteint ces objectifs et mériteraient presque, de ce fait, un bacc es grève?

Michel Lacroix, prof au carré

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Toujours plus haut dans le firmament du ridicule (lettre à la ministre L.B.)

Madame Beauchamp,

J’ai lu avec horreur, aujourd’hui, votre dernière «proposition» de discussion avec les associations étudiantes — pardon, deux des trois associations étudiantes, devrais-je dire.

Si — je dis bien si — il me restait du respect pour vous jusqu’à maintenant, alors cette fois, les réserves sont bien à sec. Permettez-moi de passer outre au fait que vous refusiez à nouveau de discuter des frais de scolarité; je m’en tiendrai à votre refus de discuter avec le porte-parole de la CLASSE.

Je me doute bien que ce refus est motivé par ce que vous appelez «l’intimidation» dont vous seriez victime, intimidation que vous attribuez, il semble, exclusivement aux membres de la CLASSE.

Une chance que le ridicule ne tue pas, madame Beauchamp.

Moi je suis prof, je suis normalement devant une Classe, madame, et je vais vous dire: pour la première fois de ma vie, j’ai envie de casser quelque chose, et que ça fasse du bruit. Oh, détrompez-vous, je ne suis pas une radicale! Mes amis en témoigneront. Je suis née dans une banlieue sud très sage et très plate, mes parents m’ont aimée et ont même payé mes frais de scolarité, parce qu’ils en avaient les moyens — que voulez-vous, ce n’est pas du tout de leur faute si j’ai aussi «mal fini», comme prof à l’UQAM.

Par ailleurs, vous ne me croiriez pas si je vous disais à quel point j’ai toujours eu peur a) de l’autorité et b) de la violence. Bref, je suis une fille sage.

Pourtant, l’autre jour, j’ai bloqué (oh, juste un peu bloqué) le trafic avec les Profs contre la hausse. Ça m’a fait du bien, surtout quand on a crié: «Beauchamp, démissionne!» Le besoin de vous crier une demande de démission était plus fort que toutes mes peurs d’antagoniser les pauvres automobilistes et que toutes mes craintes de me faire arrêter par le police.

Commencez-vous à… comprendre?

Bien sûr que non. Vous n’êtes sans doute pas allée à l’école assez longtemps ou n’avez pas été assez motivée pour lire et comprendre les nombreux auteurs qui ont analysé les conflits sociaux. Ne vous méprenez pas: monsieur Charest et vous, avec l’ensemble des députés libéraux, avez bel et bien créé un véritable conflit social. Vous et votre équipe, vous tablez sur l’indifférence et sur la connerie générale qui servent de «convictions» à certains. Ces derniers, en effet, sont fermement convaincus, depuis trois générations au moins, qu’ils ne peuvent rien changer de toute façon.

Ils ont bien appris leur leçon! Vous devez être fière d’eux. Les intimidations que vous vous permettez — en restant bien assise sur votre pouvoir et en menaçant, au petit bonheur, les chances de réussite des étudiants comme les conditions de travail des profs — ces intimidations passent, chez les indifférents, comme lettre à la poste.

Madame Beauchamp, vous traitez les membres de la CLASSE comme si vous étiez Bush avec des terroristes home-grown. Allons donc. L’affront que vous faites à l’ensemble de la population québécoise, en tentant par tous les moyens de la diviser, est intolérable. Les étudiants représentés par la CLASSE sont les mêmes que les autres; ils ne font pas plus et pas moins de casse que les autres, et vous le savez fort bien.

Mais juste au cas où vous les chercheriez encore, je me dois de vous dire — parce que je suis une fille sage et qui respecte l’autorité, n’est-ce pas — que je crois les avoir croisés l’autre jour, ces dangereux affreux. Je ne sais pas pourquoi, mais ils avaient l’air… comment vous dire? L’air de s’être déguisés en voisins d’une petite banlieue bien plate et bien sage, voilà.

Heureusement, ça en prend plus que ça pour me duper et je les ai rapidement percés à jour pour pouvoir vous les livrer: derrière le déguisement, c’était des citoyens en colère.

Allez, madame Beauchamp, encore un petit effort s’il vous reste de l’amour-propre. Démissionnez.

Eve Paquette, prof carrée

 

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