Archives mensuelles : mars 2012

Le goût d’un vieux livre

J’ai le goût d’un vieux livre — soit très vieux, avec ses pages jaunies et qui menacent de s’effriter, soit seulement un peu vieux — disons, assez jeune pour avoir obtenu son ISBN, mais, dans tous les cas, d’un vieux livre que je ne comprenne pas.

J’ai envie de penser à celui ou celle qui a écrit ça, et à ceux et celles qui l’ont lu, dans toute leur étrangeté.

J’ai envie d’en apprendre quelque chose, ce qui devient de plus en plus difficile alors que les vieux livres quittent les rayons des bibliothèques pour être élagués ou, au mieux, parqués dans quelque «annexe». Le savoir est censé être «à la fine pointe», c’est-à-dire, produit le plus récemment possible, avec le plus de moyens technologiques possible. Ce sont là, du moins, les critères de validité qui sont appliqués dans le plus récent budget fédéral; ce sont également les critères qui fondaient une grande partie du discours du nouveau Scientifique en chef du Québec devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain le 6 octobre 2011.

L’innovation posée comme fin en soi, dans plusieurs domaines de savoir, contribue à prohiber la référence à des travaux un peu datés — sauf les quelques lignes d’usage dans toute recension des écrits, qui ne servent qu’à montrer que l’on va faire mieux, penser plus haut et plus fort, tellement mieux que ceux qui nous ont précédés.

Dans mon vieux livre, pourtant, je retrouve les premières marques de ces réflexions spontanées que m’offrent les étudiants dans mes cours. Qu’il s’agisse de l’irruption de Dieu ou de quelque autre transcendance au beau milieu d’une argumentation théorique, de formes de rhétorique impraticables dans les travaux universitaires depuis le XIXe siècle (Bachelard parlerait de la «pré-science»), de réactions plus fascinées encore que celles de Gérard de Nerval devant cet Autre-Orient, jusqu’aux propositions qui reprennent, sans le savoir, des idées empruntées à Hume ou à Rousseau, cette vieille étrangeté a la couenne dure. Encore faudrait-il accepter de s’y reconnaître, ce qui constituerait une véritable innovation.

Tout ce vieux savoir, ridé, jauni, s’exprimant de si étrange façon, ne coûte pas bien cher et n’a souvent pas bénéficié de moyens impressionnants pour être produit. À ce titre, sa valeur économique, aujourd’hui, est presque nulle. D’autres l’ont pensé, qui n’avaient ni les mêmes mots ni les mêmes arbres, ni les mêmes scrupules.

Toi, Gottfried, toi, Gérard, toi, David, toi, Jean-Jacques et — et toi aussi, apprenti alchimiste —, viens penser avec moi et avec mes étudiants. Mêmes conspuées, même dépassées, et toutes jaunies qu’elles soient, tes pensées peuvent, encore, m’enraciner.

Eve Paquette, prof carrée (et, sans doute, précocement réactionnaire)

N.B. Prof carrée, en tant qu’instigatrice de ce blogue, est au bord de l’apoplexie après ces quelques jours intensifs de diffusion. Elle s’en va jouer dehors jusqu’à dimanche soir et ne sera donc pas disponible pour publier d’autres billets ou modérer les commentaires (qui attendront donc son retour). Elle espère ainsi ne pas (davantage) tomber dans le piège qu’énonçait Romain Gary en ces termes: «Il m’a souvent paru qu’à partir d’un certain degré de sérieux, de gravité, un homme, dans la vie, est un infirme, on a toujours envie de l’aider à traverser la rue.»

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La recherche scientifique menacée

On cite souvent en exemple l’impact de recherches en mathématiques dans le développement de toute sorte de nouvelles technologies : téléphones cellulaires, GPS, imagerie médicale, cartes bancaires, finance, météo, recherche de gènes, compression d’images, etc. Or, ces avancées technologiques sont impossibles sans une foule d’avancées théoriques (souvent très récentes) qui ont peu d’échos directs dans les médias, simplement parce que leur étude n’est possible qu’après de nombreuses années de formation avancée. L’histoire nous enseigne aussi que la recherche en mathématique (et en science) ne doit pas se réduire à un utilitarisme immédiat, ne serait-ce que parce qu’on a constaté qu’il est impossible de prédire quels sont les développements théoriques les plus susceptibles de contribuer aux innovations technologiques. Autrement dit, certains domaines de recherche théorique ont des applications potentielles qui sont, au mieux, à longue ou très longue échéance. Les travaux sur les ordinateurs quantiques en sont peut-être un bon exemple. S’ils aboutissent, l’impact en sera révolutionnaire, mais on semble encore loin d’une transition entre la théorie et la pratique. D’autres domaines théoriques n’ont pas d’applications directes perceptibles, mais leur développement mène à de nombreuses autres recherches qui elles ont des impacts pratiques perceptibles. Ce phénomène est même souvent à plusieurs couches, des recherches qui mènent à des recherches, qui mènent à des recherches, etc. ; avec les applications en fin d’un parcours très très indirect. D’un point de vue plus global, ce qui apparaît ici est l’importance de développer en harmonie la recherche théorique et la recherche appliquée.

Basées sur une logique simpliste de développement de l’économie du savoir, les réorientations récentes des politiques de financement de la recherche en science, au provincial et au fédéral, menacent directement la recherche dans des domaines plus théoriques. Les programmes d’appui à la recherche fondamentale théorique sont en effet systématiquement hypothéqués en faveur de nouveaux programmes d’appui à une recherche ciblée et explicitement applicable. Ces politiques à courte vue ont aussi un écho sur le volet formation. Par exemple, les critères de sélection aux bourses d’excellences sont remaniés pour y intégrer des mesures de pertinence économique ou sociale.

Une formation scientifique de haut calibre doit être basée sur des fondements théoriques solides, même lorsqu’elle vise plus directement des applications. Autrement, elle est susceptible de devenir rapidement dépassée, dans notre environnement technologique en rapide évolution.

On a vu que les partisans de l’économie du savoir devraient donc remettre eux-mêmes en cause les politiques purement marchandes de financement de la recherche et de la formation. Cependant, ce sont les prémisses plus ambitieuses, et plus enthousiasmantes, du projet de la « société du savoir » qui devrait nous guider ici. Dans cette perspective, on dépasse une approche strictement utilitariste pour s’ouvrir sur un idéal pour lequel le développement de la culture prend préséance, comme objectif de société, sur le strict développement de l’économie ; cette dernière devenant un moyen plutôt qu’une fin. Certains domaines de la science sont fascinants, mais sans applications immédiatement perceptibles. Il en va ainsi pour les recherches sur la structure de l’univers, pour les expériences visant à vérifier l’existence du boson de Higgs, ou pour l’étude des diverses notions d’infinis en mathématiques. Ce type de recherche n’a plus de visée utilitariste immédiate, bien qu’il donne souvent lieu à des avancées technologiques indirectes. Ce ne sont plus des impératifs économiques qui nous guident ici, mais plutôt une soif de comprendre ; et c’est peut-être cette soif de comprendre qui rend si fascinante l’aventure scientifique et culturelle de l’humanité.

Dans une perspective de mise en place d’une société du savoir, on considère qu’en premier lieu une formation universitaire contribuera au développement de la société, plutôt que d’insister sur son potentiel d’enrichissement individuel. C’est cette logique qui sous-tend une prise de position en faveur de la gratuité scolaire pour des études universitaires. On valorise ainsi bien plus la contribution sociale, que l’intérêt individuel ; et on permet aux étudiants de choisir librement leurs domaines d’études, selon leur intérêt intellectuel, plutôt que de les contraindre à choisir des domaines d’études qui maximisent leur potentiel à obtenir un travail payant. Pour les vocations scientifiques, encourager un libre choix des domaines d’étude (sans contraintes de marché) est garant du développement d’une société riche culturellement. Par opposition, baser l’évolution du volet formation de notre système universitaire sur les lois du marché, mène immanquablement à un appauvrissement de la culture scientifique fondamentale, qui souvent ne contribue pas de façon claire et immédiate à l’économie. Qu’on soit partisan de l’économie du savoir, ou de la société du savoir, il est donc important de reconnaître que la marchandisation du savoir menace la recherche et la formation scientifique. D’autre part, la recherche fondamentale, ou théorique, à principalement sa place au sein des universités, tandis que la recherche appliquée peux elle se partager entre universités et secteur privé. Or, pour un bénéfice anticipé à court terme, on cherche récemment à réorienter la recherche universitaire vers des secteurs plus appliqués. Cela ne peut se faire qu’au prix d’un appauvrissement important de la recherche plus théorique. Cet appauvrissement est clairement indésirable culturellement, et même indésirable économiquement à moyen et plus long terme.

À la suite de la Révolution Tranquille, dans plusieurs domaines des sciences et des mathématiques le Québec a réussi à se hisser à la toute pointe de la recherche scientifique mondiale. Cela est le résultat de politiques éclairées d’appui à la recherche, et de la mise en place d’une formation universitaire de haut niveau, accessible à tous. Depuis au moins une décennie, ces acquis sont menacés par des remaniements utilitaristes des politiques de financement de la recherche, et une révision du financement de la formation universitaire basée sur une logique d’offre et de demande. Ces deux réorientations mettent en péril l’excellence en recherche scientifique au Québec, et ce à un moment clé. En effet, nous en sommes maintenant à l’époque du renouvellement de la première génération de chercheurs de haut niveau au Québec. Pour assurer que ce renouvellement se fasse pleinement, il est urgent de donner un coup de barre, et de revenir à des politiques plus éclairées. Oui il faut réinvestir dans nos universités (déjà excellentes par ailleurs), mais pas en hypothéquant leur développement. Cet investissement doit être public pour assurer un équilibre sain entre recherche fondamentale, recherche théorique, et recherche pratique. Visiblement (depuis le 22 mars), la communauté universitaire (professeurs et étudiants) l’a compris, qu’attendent nos recteurs et nos ministres pour le comprendre aussi ?

François Bergeron, prof au cube
(Département de mathématiques, UQAM)

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Des professeurs de l’UQAC s’indignent

Ndlr: Les commentaires sur ce billet, de même que sur les autres billets, se ferment deux jours après la première publication. Nous vous remercions d’avoir consulté Profs au carré, en espérant que la réflexion sur les enjeux sociaux de l’éducation se poursuive en de multiples lieux!

À la suite de la décision de l’administration de l’UQAC, ce 29 mars, d’avoir recours aux policiers pour chasser les étudiants grévistes, et au vu des arrestations qui en ont résulté, des professeurs de cet établissement universitaire ont produit le communiqué ci-dessous. Nous remercions notre collègue Jacques Cherblanc, prof au carré à l’UQAC, de nous avoir envoyé la nouvelle. À la suite du texte, vous trouverez le lien pour consulter la liste des signataires.

Pétition des profs contre la répression

Aujourd’hui, le 29 mars 2012, dans un geste sans précédent, la direction de l’UQAC a décidé d’avoir recours à la répression policière pour forcer le retour en classe des étudiants grévistes. Que l’on soit ou non d’accord avec la position des étudiants au sujet de la hausse des droits de scolarité, on ne peut que condamner cette intervention indue du recteur. Forcer les étudiants à renoncer à leurs moyens de pression, pourtant pacifiques, constitue une entorse aux droits démocratiques chèrement acquis, tels la liberté d’expression et le droit de manifester.

En plus de chercher à intimider les étudiants, le recteur Belley a également envoyé aux professeurs et chargés de cours un courriel lourd de menaces.  En intimant aux enseignants de passer outre aux décisions votées par les étudiants, il les place dans une situation de confrontation avec ces derniers.

Nous estimons que le recours à la force est non seulement déplorable d’un point de vue éthique, mais également improductif eu égard à la nature même des études universitaires et des objectifs académiques. On peut bien forcer des étudiants à être physiquement présents dans les salles de classe, mais auront-ils l’esprit disposé à l’apprentissage? Et comment peut-on imaginer que les professeurs donneront le meilleur d’eux-mêmes dans un tel contexte? Le recteur Belley devrait se rappeler qu’il dirige une université – et des universitaires – et non un sweatshop au cœur de la Chine!

Nous sommes en droit de nous attendre, au Québec, à de meilleurs moyens pour résoudre les conflits.

Consultez le site original et la liste des signataires.

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Sept tons de rouge

1. Devant la suffisance, la surdité, et le mépris des plus élémentaires devoirs de représentation dont font preuve les gouvernements — quel que soit l’échelon de pouvoir auquel on fait référence — la colère monte.

Je ne parle pas ici des étudiants, mais de l’ensemble de la société qu’ils représentent, et au nom de laquelle ils parlent.

2. Les manifestations continuent pourtant de se tenir dans le calme, et les «autorités», qui dans les circonstances se résument à des pouvoirs de répression, continuent à en parler comme de perturbations tout en rappelant aux étudiants qu’ils doivent bien se conduire. Faute de quoi on les qualifie invariablement d’irresponsables. Ah bon.

3. «Socialement ou économiquement irresponsables», dans la bouche de gens qui confondent l’usage de la force et le sens des responsabilités, et qui n’ont plus la moindre idée de ce qu’est une société, est inacceptable.

L’expression est injurieuse parce qu’elle fait précisément reproche aux citoyens — et particulièrement aux étudiants — du mépris, de l’absence de pensée et de l’ignorance dont sont affectés les ministères publics quand ils acceptent de se conduire en franchisés et de lier tout le fait social à une affaire de prêt sur gages: immobilier, pétrolier, gazier, corporatif et bancaire.

Cette énorme loterie, dont le prétexte est la croissance, et dont l’effet est la dévastation, ne trompe que ceux qui ne veulent rien voir.

4. Ce que montrent à l’inverse les étudiants, et avec eux la société qui les appuie (institutions, individus, travailleurs, artistes, intellectuels, écrivains, professeurs, syndicats), est un sens élevé des responsabilités. Un amour de ce que collectivement nous sommes parvenus à construire, à protéger, et à énoncer. Une inquiétude à l’endroit de tout ce que nous avons encore à faire, et dont nous rêvons non pas comme d’une chose «irresponsable» mais d’un mieux-être et d’un accroissement de l’humain. Pas d’un accroissement de la peur, ni d’un accroissement de la force.

5. En date d’aujourd’hui, 29 mars, «la ministre Beauchamp met en garde les étudiants» (La Presse Canadienne, Cyberpresse, 29 mars 2012, 8.28 heures). Entre autres visions d’avenir elle leur rappelle que «le contrat de travail des professeurs du collégial stipule qu’ils doivent profiter d’au moins deux mois de vacances estivales, sans interruption. Ils doivent cependant être disponibles d’ici là pour que des cours soient dispensés hors des horaires prévus.»[1]

6. Je n’ai jamais enseigné au collégial, Madame la Ministre, mais plusieurs de mes étudiantes et de mes étudiants de maîtrise le font. Je peux vous assurer que pendant leurs «deux mois de vacances estivales» ils ne sont pas en vacances ; ils travaillent à leur mémoire, ils préparent leurs cours de la rentrée, écrivent des articles ou des livres qui leur permettront, le moment venu — s’ils le désirent et s’ils ne sont pas trop découragés ou épuisés — de faire une thèse et de poursuivre leurs travaux, de s’engager encore plus devant leur discipline et devant la société.

7. Quant à l’université où je travaille, la durée des vacances y est de quatre semaines. C’est public, on peut vérifier. Je ne peux pas parler pour tout le monde, mais soyez certaine que je me fiche éperdument qu’elles soient ininterrompues. Un professeur travaille par définition dans l’interruption perpétuelle de ses travaux, pour la bonne et simple raison qu’on lui demande de voir le monde au moyen de sa discipline et de contribuer à la société à partir de ce dont il a bénéficié. Ce qu’il a pour tâche de transmettre, il ne le reçoit pas en bloc, comme un paquet d’actions, il doit le composer peu à peu (parfois le reconstruire, dans tous les cas le protéger) de mille choses y compris de la désaffection politique et de la mauvaise gestion. Vous savez de quoi je parle.

Étudier et enseigner ne sont pas des privilèges: ce sont des responsabilités. Elles reposent sur une confiance et un amour dont la résistance est une nécessité.

Je salue mes étudiants et mes collègues, respectueusement.

René Lapierre, prof au carré


[1] Ndlr: En date du 29 mars à 16h45, il est impossible de trouver ce texte sur le site de Cyberpresse, car l’article en question — et son titre! — ont été mis à jour à 15h54. Ainsi, le lien «La ministre Beauchamp met en garde les étudiants», de même que la citation ci-haut reproduite, apparaissent toujours dans les résultats de recherche de Google. Cependant, un clic sur le lien vers Cyberpresse ne révèle qu’un nouvel article, titré «La ministre Beauchamp ouverte à la discussion… à une condition». C’est la même chose lorsque nous essayons d’avoir accès à l’article à partir de fils RSS sur divers sites. Nous joignons ici un cliché des résultats Google, qui montrent que les propos cités se trouvaient bien sur Cyberpresse à un moment de la journée. Il est à noter qu’un article du Devoir, paru à 16h10, reprend ces mêmes propos de la ministre de façon… presque fidèle à ce qui apparaît dans les résultats Google, sauvant ainsi de la disparition complète d’aussi édifiantes paroles.

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Des mots bien pesés

En guise de lecture ce matin, je propose la réflexion d’une étudiante sur le détournement des valeurs de sacrifice et de travail dans certains discours journalistiques. Des mots bien pesés et bien sentis, s’il en est!

Pour voir l’article: Émilie Dazé, «La Parabole du macaroni et l’esprit de sacrifice: réponse à Martineau».

Bonne lecture!

Eve Paquette, prof carrée

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L’éducation n’est pas un investissement individuel

(Ndlr: Nous republions un texte déjà publié le 23 janvier 2012 — c’est-à-dire avant le début de la grève étudiante — sur la Revue du MAUSS permanente (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales), avec la permission de son auteur. La référence originale apparaît au bas du billet.)

La hausse brutale des frais de scolarité universitaires, qui doivent passer de 1968$ à 3793$ annuellement, est justifiée par l’argument suivant lequel «l’éducation supérieure est un investissement rentable pour les individus». On voyait depuis plusieurs années déjà cette opinion devenir de plus en plus répandue et socialement acceptable, voire une évidence, et il n’est donc pas surprenant qu’elle soit désormais l’éperon par lequel cette réforme se voit imposée. L’éducation est ainsi présentée comme un passeport pour «l’économie du savoir», dans laquelle les salaires à venir suffiront largement pour rembourser la dette encourue. On pourrait objecter à un tel argument que les études universitaires ne résultent pas toutes et pas automatiquement à des positions confortables et bien rémunérées. C’est le cas notamment en éducation et en sciences humaines. Ces dernières sont particulièrement mal ajustées aux besoin du «marché du travail», car à quoi en effet peut bien servir d’avoir appris à penser de manière critique? Pour ma part, j’ai eu la très grande chance d’avoir obtenu, la mi-trentaine passée, un poste de professeur à l’université, après une maîtrise, un doctorat et deux post-doctorats. Plus chanceux en tout cas que ces nombreux chargés de cours et chercheurs à contrats qui ne bénéficient ni de salaires décents, ni de protection sociale. Chanceux, je serai parvenu à liquider ma dette d’étude, contractée durant les années de gel, à la mi-quarantaine.

Ce qui me paraît toutefois le plus problématique dans l’argument de l’éducation comme investissement personnel, c’est sa fausse et apparente évidence. Elle présente en effet la question de l’éducation, ses visées, sa fonction sociale, du seul point de vue de «l’individu». La figure de l’individu, comme celle du client, du consommateur et de l’usager, évoque une monade libre et autonome, placée devant des opportunités de vie, choisissant de manière rationnelle et maximisatrice son destin, ici en «investissant» un secteur ou un autre de la vie économique. Son corollaire est une définition de la société qui ne serait rien d’autre que la simple somme des éléments qui la composent, c’est-à-dire les individus. C’est également une réduction de la société à ses composantes économiques: il n’y a pas d’autres fonctions à l’éducation que de déboucher sur une «employabilité»; ou plutôt ces autres fonctions, par exemple former des citoyens, transmettre le bagage d’une société et d’une culture, permettre la recherche fondamentale non liée à des impératifs strictement utilitaires par exemple, sont négligeables et seconds.

Cette définition de la société comme somme des individus est celle du libéralisme radical et économique, ce que l’on nomme aujourd’hui néolibéralisme. Au début des années 1980, une majorité de Québécois a ressenti un frisson d’horreur devant le propos de Margaret Thatcher lorsque celle-ci déclara, précisément, «qu’il n’y avait rien de tel qu’une société, seulement une collection d’individus». Sans doute la mémoire sociale n’avait pas encore eu le temps d’effacer l’histoire. Le premier des chantiers de la Révolution tranquille avait justement été le domaine de l’éducation, qui avait été déconfessionnalisé (l’enseignement ne serait plus l’affaire des religieux mais de personnes formées par l’État) et démocratisé, avec l’ouverture de l’éducation post-secondaire au plus grand nombre par la création des CEGEPS et du réseau de l’Université du Québec. Or personne à cette époque n’a trouvé à justifier cet investissement massif en termes individuels. Il ne s’agissait aucunement de permettre à des individus de choisir parmi un plus grand éventail de possibilités de la vie bonne mais d’un investissement collectif qui avait pour première fonction de créer une société québécoise moderne. Or à entendre la ministre de l’éducation actuelle et ses supporters, il se serait passé quelque chose comme une mutation de la nature même de l’éducation qui aurait rendu obsolète tout discours qui ne soit formulé en termes économiques et individuels.

Or ce n’est pas l’éducation qui a changé de nature. Elle est toujours et d’abord le moyen premier par laquelle nos sociétés modernes forment des personnes qui seront des citoyens dans son espace politique, le premier et le plus important rouage dans la transmission de sa substance, bien au-delà des retombées économiques. Ce qui a changé, c’est l’imaginaire social, la manière dont nos concitoyens perçoivent spontanément la réalité. En ce sens, le néolibéralisme a gagné. J’ai l’habitude de commencer la session en sondant les étudiants de premier cycle universitaire sur la définition de certains termes importants pour la suite, dont la notion de «société». Je demande ainsi à une personne qui se considère bien à gauche sur le spectre politique de définir ce qu’est pour elle une société. Dans tous les cas, ces dernières ont répondu quelque chose comme «l’ensemble des individus qui la composent», c’est-à-dire la définition même du néolibéralisme qu’ils combattent pourtant et la hausse des frais de scolarité.

Ce à quoi doit «servir» l’université, c’est précisément à comprendre ces contradictions, qu’il en a déjà été autrement, que les mots ont un sens qui réside ailleurs que dans l’évidence, qu’une société est autre chose que la somme de ses éléments atomisés, que les «individus» sont en fait des personnes, des sujets sociaux qui ne peuvent être isolés des sociétés et des cultures dans lesquelles elles ont grandi, qu’un citoyen du monde est d’abord citoyen d’une société particulière, et que sans ces connaissances, ces mêmes sociétés ne font qu’avancer les yeux bandés. Mme Beauchamp et son premier ministre, malgré les responsabilités qui leur incombent, ont déjà fait la démonstration qu’ils échoueraient dans mon cours d’introduction de premier cycle. Espérons que les étudiants qui combattent la hausse des frais se ressaisissent avant la fin de la session.

François Gauthier, prof carré

Référence de la première publication: François Gauthier, «L’éducation n’est pas un investissement individuel», Revue du MAUSS permanente, 23 janvier 2012 [en ligne]. http://www.journaldumauss.net/spip.php?article874

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Les Profs contre la hausse

Les Profs contre la hausse continuent de diffuser des vidéos et des messages de support aux étudiants.

Plusieurs professeurs des CEGEPS et des universités sont impliqués dans des activités de grève avec les étudiant.e.s cette semaine. Félicitations! Parents, profs et citoyens, continuons à exiger du gouvernement qu’il revienne sur sa décision.

Eve Paquette, prof carrée

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