La violence des mots

Tout le monde connaît la violence et beaucoup de gens la réprouvent. Un des arguments des anti-grève est que le mouvement étudiant est devenu violent, surtout pendant les manifestations. Les déclarations enflammées de Mme Beauchamp à ce sujet, qui lui ont permis de retarder encore un peu les «négociations», tournaient elles-aussi autour de la violence, que Gabriel Nadeau-Dubois devait condamner à genoux, en chemise et la corde au cou, ou presque.

Pourtant, la violence, ce n’est pas seulement des cailloux dans les vitrines ou des coups de matraque. C’est aussi la violence verbale, dont chacun sait qu’elle fait souvent plus mal. C’est aussi une autre forme de violence, utilisée par les anti-grève, gouvernement et éditorialistes de La Presse, de la Gazette, du National Post, du Globe and Mail en tête (je ne parle même pas de la presse de Péladeau, ce ne sont pas des journaux): c’est la violence intellectuelle.

De tout temps, une des manières de faire mal à l’adversaire, à l’ennemi, est de ne même pas reconnaître sa lutte. Les troupes d’occupation, nazies et autres, parlaient de «terroristes» pour ne pas reconnaître l’existence même des résistants. La France appelait «mesures de rétablissement de l’ordre» ou «évènements» la guerre que l’Algérie menait pour son indépendance, les Américains eux aussi ont mis bien du temps avant de parler de «Guerre du Vietnam».

Quel est le lien avec la grève étudiante? Justement ce refus obstiné et volontaire de ne pas parler de «grève». On parle de boycott, de levée de cours, mais pas de grève. Surtout pas de grève. Officiellement, c’est parce que les étudiants ne sont pas salariés et en relation patron-employés. Mais en fait c’est une manière de minimiser le mouvement, de lui donner, au moins linguistiquement, le moins d’ampleur possible. Et pourtant, comme le conseiller linguistique de Radio-Canada l’a souligné, on peut parler de grève lorsqu’il s’agit d’un mouvement visant à faire valoir une cause. L’exemple des grèves de la faim, exemples extrêmes de ces contestations en est un parfait exemple. Pas de grève, pas de négociations, pas de problèmes? L’épreuve des faits, qui met notamment le système universitaire québécois sans dessus-dessous, l’affaiblit et lui coûte très cher (n’oublions pas que l’idée de base était d’y investir…) contredit ces discours partisans. On se souviendra, parlant de partisanerie, des décisions visant à remplacer «décrochage scolaire» par «persistance scolaire» (ça règle tout de suite le problème) ou de parler «d’assurance-emploi» et non «d’assurance-chômage», et de l’extraordinaire efficacité de ces mesures pour être particulièrement critique sur ces manœuvres politiciennes. C’est une forme de violence, intellectuelle, visant à ne pas accorder à la contestation sa vraie place.

Et le pire dans tout cela, c’est sans doute de voir comment ces mesures semblent trouver un écho dans la population, dont la conquête de l’opinion est le véritable enjeu de ce conflit. Après huit ans de gouvernement controversé, la grève étudiante donne au gouvernement Charest un bouc émissaire. Et pour le sacrifier, le choix des mots est une stratégie délibérée, une forme de violence intellectuelle. Quelle ironie quand on voit à quel point la violence est officiellement décriée…

Yann roche, prof au carré

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Lettre à Gabrielle, Alexie, Émilie, François, Sandrine, Laurence, Pierre-Philippe, Geneviève, Alexandre, Sophie — et cent soixante-quinze mille autres

 Quand j’ai terminé mes études, dans les premiers mois de 1980, je n’en menais pas large.

En apparence tout allait bien: j’avais obtenu mon dernier diplôme, j’occupais un emploi précaire mais un emploi tout de même, et une jeune université montréalaise, âgée d’à peine 11 ans, allait bientôt me donner la chance que j’espérais.

En réalité c’était catastrophique: tout au long de mes études, j’étais entré avec les étudiants de ma génération dans un isolement de plus en plus profond, que tous nous avions fini par croire nécessaire si nous comptions, comme on disait alors, aller jusqu’au bout.

Bien sûr il n’y avait pas de bout, ça n’en finissait pas de descendre. Personne ne voudrait jamais revivre ça.

*

À qui la faute? Ce n’est pas la bonne question. Il n’y avait pas de faute, chacun faisait de son mieux dans ce système tout en mourant de peur au fond de son trou. Ceux qui paraissaient les moins effrayés étaient ceux qui faisaient le plus peur aux autres, chacun sa méthode pour se débarrasser de son fardeau.

Mais.

La souffrance dont je parle s’appelle la folie. Nous la connaissons bien. Elle est la mauvaise conscience des systèmes, leur miroir grossissant, leur égoïsme: en tout état de cause, la doublure qui se colle au pouvoir et lui rappelle sa peur.

En ce moment, de façon flagrante, c’est le politique qui a peur; le politique qui s’est oublié en tant que politique et s’est enfermé à triple tour dans le pouvoir, stérile et dur parce qu’il n’est là que pour lui-même et sa conservation, pas pour autrui.

*

Je ne suis pas devenu professeur pour échapper à cette peur mais pour la contrer. Elle existe toujours, même si les jeunes profs qui arrivent maintenant à l’université sont mieux préparés à l’affronter que nous ne l’étions, et même si les étudiants et les étudiantes avec lesquels nous travaillons aujourd’hui ont un sens du collectif qui nous était largement inconnu.

Je suis resté professeur parce que j’ai eu dans mon métier une seconde chance: on m’a montré, dans ma discipline et au moyen de ma discipline, la possibilité de faire autrement. Cette possibilité, je ne l’ai pas inventée mais apprise; elle m’est venue des étudiants que nous avons. J’enseigne la littérature et la création. Mais ceux dont je parle chacun peut les voir et les entendre, les reconnaître, ils sont partout.

*

À vous maintenant. C’est à vous tous que je m’adresse.

Je connais vos noms, vos visages et vos voix. J’ai souvent vu votre peur, et en chaque occasion j’ai reconnu votre courage. Au fil des ans ou des épreuves certains d’entre vous ont abandonné leurs études mais pas leur rêve; plusieurs parmi vous sont revenus à l’université, après des mois des années, terminer un certificat ou un bac, parfois une maîtrise. Vous avez gardé intact le lien de confiance entre nous, dans cette partie du monde que le pouvoir n’arrive pas à effrayer et à soumettre. Dans la classe ou dans la rue, c’est pour vous que nous sommes là. Mais en ce moment l’inverse est encore plus vrai. Quelles que soient les formes que prennent notre amour ou notre peur, c’est pour nous tous que vous êtes là.

René Lapierre, prof au carré

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Cinquante cents

La dernière trouvaille de Line Beauchamp, après une fin de semaine de brainstorming, se trouve donc présentée en ce beau lundi dans la nouvelle édition de son Grand livre de leçons sur la démocratie: il est absolument nécessaire, estime-t-elle, «que chaque gréviste se prononce sur l’offre de Québec[1]». Or, «chaque gréviste», il faut ici l’entendre au sens de «personnellement».

«Gréviste», bien sûr, c’est la manchette qui dit ça. La ministre n’utilise pas de gros mots, ce qui ne l’empêche pas de dire des énormités: les étudiants ne sont pas en grève, leurs associations ne sont pas représentatives, leurs votes ne sont pas démocratiques, etc. D’où sa trouvaille: «Je ne crois pas qu’entre vendredi midi et lundi matin, on puisse prétendre que chaque étudiant dans chaque cégep ou département universitaire qui sont en boycott a vraiment pu se prononcer personnellement.»

Pardon?

Après avoir encouragé durant des semaines le court-circuitage des associations et le retour forcé des grévistes en classe[2], et s’être désolée, pas plus tard que vendredi dernier, de la lenteur du processus de consultation de la CLASSE, qui allait prendre tout le week-end, la ministre trouverait soudain que les choses vont trop vite à son goût? Je rêve?

Depuis plus de deux mois les étudiants et leurs associations n’arrêtent pas de répéter, d’assemblée générale en assemblée générale, ce qu’ils pensent personnellement des «offres» gouvernementales. Leurs professeurs, leurs parents, leurs amis, leurs familles, leurs pancartes et leurs chiens sont personnellement descendus dans la rue pour dire, avec des centaines de milliers de citoyens, leur ras-le-bol de l’injustice organisée qui définit, dans tous les domaines de la vie publique, le comportement du club de parvenus qui leur sert de gouvernement. En vain, apparemment.

Depuis plus de deux mois ce gouvernement essaie par tous les moyens de réduire, de déformer et de nier non seulement le bien-fondé mais le contenu même des revendications étudiantes. Il a tenté un blocus complet, une stratégie d’étouffement par la non-réponse et l’isolement, au prix d’une grave détérioration du climat social et d’un recours catastrophique et systématique à la force. Malgré tout, ce blocus même est en train d’éclater depuis que la presse internationale (à la suite d’Amnistie, du Guardian, du Huffington Post, du Monde, de Paris-match, de La Libre Belgique, de la RTBF, de la télé argentine, de Al Jazeera, des USA, de la Nouvelle-Zélande et même de la Russie), a commencé à montrer des images des manifestations populaires et des violences policières. Depuis la semaine dernière c’est partout, et ça ne va pas s’arrêter.

Pendant ce temps-là la réponse gouvernementale consiste toujours à distribuer des leçons de démocratie, d’ouverture et d’écoute. Sa bienveillance est telle qu’après 12 semaines de surdité et d’immobilisme, la ministre explique tranquillement ce matin que «Faire entrer en ce moment un médiateur entre le gouvernement et les étudiants, alors que le gouvernement a déjà beaucoup bougé — je suis rendu [sic] à 50 sous par jour — et les étudiants pas du tout, ça ne m’apparaît pas opportun.» Pas opportun? Sa bouche aurait vraiment dit ça? Voyons donc: on l’aura citée hors contexte, sans aucun doute. On peut encore sourire.

Quoi d’autre? Ceci: juste avant d’arriver à ses 50 sous, la ministre soulignait que «le gouvernement avait beaucoup bougé» — et là, soudain, c’est devenu sinistre. Le seul mouvement que ce gouvernement ait fait, à part aggraver la hausse, a été de déménager durant le week end son congrès de Montréal à Victoriaville. Se défiler, se cacher, c’est ça bouger? Individuellement et personnellement, alors, chacun des ministres et des députés silencieux et lâches de ce gouvernement corrompu bouge: toujours pour se défiler, en demandant chaque fois aux étudiants d’être plus ouverts et plus démocratiques. Mais se cacher derrière des flics, des médias obéissants, des firmes de stratégie et des fabricants d’images pour justifier l’injustifiable n’a rien de la démocratie que la ministre dit défendre. Et il est parfaitement clair à cause de cela que la démocratie dont elle parle quand elle fait la leçon est minimale, secrète, divisive et passive: qu’on aille voter, «faire son devoir», et qu’on se la ferme. Mais ça ne se passera pas ainsi.

Puisqu’elle tient tant à ce que chacun se prononce individuellement, j’exige que la ministre demande à chaque électeur et à chaque électrice, personnellement et individuellement, son avis sur la légitimité de son gouvernement, qui par scrutin secret n’a même pas remporté 43% des suffrages dans le maigre 57% de la population qui a voté. Même pas 43% de 57% ça fait combien, ça, pour donner des leçons de démocratie?

Ça ne fait pas beaucoup, c’est le moins qu’on puisse dire. Et ça n’arrête pas de descendre malgré les manipulations, les matraques, les injonctions, les blagues et les sophismes.

La campagne de 2008, d’une durée de 33 jours, aura coûté autour de 83 millions de dollars[3].

Aujourd’hui, le 30 avril 2012, on est rendu à 50 cents.

René Lapierre, prof au carré


[1] http://www.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2012/04/30/002-conflit-etudiant-politique-lundi.shtml

[2] http://www.cyberpresse.ca/actualites/quebec-canada/education/201204/11/01-4514277-greve-beauchamp-encourage-un-retour-force-en-classe.php

[3] http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lection_g%C3%A9n%C3%A9rale_qu%C3%A9b%C3%A9coise_de_2008

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50 ¢, la magie des nombres

Quand je leur dis être mathématicien, plusieurs me disent: «Ah ! tu dois être bon dans les chiffres», ce qui me désarçonne toujours un peu. En général, je leur explique que les mathématiques ont plus à voir avec la manipulation de concepts, que simplement la manipulation de nombres.

Cependant, j’ai manifestement des leçons à prendre des penseurs du gouvernement Charest. Il faut le reconnaître, ils sont très forts. Savoir faire passer une hausse de 4.87 $ par jours pour une hausse de 0.50$ par jours, cela relève du plus haut fait d’arme comptable. Le calcul est pourtant tout simple. À terme, la récente proposition du gouvernement correspond à une augmentation de 1779$. Il suffit donc de diviser par 365 jours. Ah oui! J’oubliais le fameux «crédit d’impôt». Il a bon dos ce «crédit d’impôt», mais de là à transformer 4.87 $ en 0.50$, il y a un pas gigantesque.

Vraiment, s’il ne s’agissait que de 0.50 $ par jours, pourquoi le gouvernement demeurerait-il ainsi intraitable? Par principe? J’en doute. Le gel serait bien moins coûteux qu’un affrontement entêté.

François Bergeron, prof au cube

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Tristes temps

Ndlr: Les commentaires sur ce billet, de même que sur les autres billets, se ferment deux jours après la première publication. Nous vous remercions d’avoir consulté Profs au carré, en espérant que la réflexion sur les enjeux sociaux de l’éducation se poursuive en de multiples lieux!

Hier, il y a eu cette étudiante qui est venue me demander un jour de délai pour la remise d’un rapport de stage, (activité non affectée par la grève). Je lui ai demandé de passer pour en comprendre la raison (je crois encore à la justice malgré tout ça). Elle est venue à mon bureau, petite mademoiselle, au pas décidé avec des boucles d’oreilles couleur pourpre. Elle est restée debout, elle ne s’est assise que quand je l’ai invitée à le faire. Bien élevée. On s’est parlé, elle m’a dit:

… Tu sais Éric je pourrais le remettre à temps le travail, mais ce ne sera pas peaufiné. J’aimerais juste un jour de plus. Si tu ne veux pas je comprendrais. Pas habituée à ce genre de démarche, travailleuse modèle, sérieuse, impliquée, une perle d’étudiante. Le genre que je prendrais en maîtrise dans mon équipe demain matin.

… Tu sais, je suis à la manif chaque jour, chaque soir. Le désarroi et la colère montaient en elle.  J’ai dit pas de problème, que je comprenais. Je lui ai demandé comment ça allait. Elle s’est mise à déverser sa rage…

… Tu sais Éric, je ne suis pas touchée par la hausse. Mes parents paient mes frais de scolarité et continueront quoi qu’il advienne. Ils votent conservateur et ne me comprennent pas. Vient d’une bonne famille, d’un milieu aisé et tranquille. J’y vais pour tous les autres, mes collègues, mes amis et les autres les étudiants d’aujourd’hui et de demain, pour la société, ses valeurs, ce que nous valons tous collectivement…. Articulée, altruiste.

… Tu sais: en temps normal, je suis quelqu’un de pacifique, de calme, tranquille, travailleur. Je sais, moyenne impeccable, membre du comité de programme. Mais là, je suis enragée, ça devient de la folie là-bas, les policiers deviennent de plus en plus agressifs. Ils tirent des grenades sans préavis, pourchassent des manifestants pacifiques pour leur donner des coups de matraque sans aucune justification. Je suis fâchée! Ils ont arrêté un organisateur de la faculté, il ne peut plus même s’approcher de l’université. En colère et quelle colère, chez quelqu’un de si tranquille! Je ne pensais pas ça possible, pas ici. Estomaquée que dans ce pays libre et développé, on en arrive à tels extrêmes.

… Tu sais Éric, j’ai des amis dans la police. Ils m’ont expliqué comment se fait le recrutement pour aller dans la rue face aux étudiants. Ils affichent des listes dans les postes et ceux qui veulent s’inscrire y vont sur une base volontaire. En moins d’une heure la liste est pleine… Déplorable. Choquée, à juste titre. Et moi? Hein? Ça veut dire que beaucoup de policiers choisissent volontairement d’aller taper sur les étudiants. Payé temps supplémentaire avec ça?

… Tu sais Éric, j’aimerais revenir en classe. Je suis fatiguée de me faire poivrer tous les jours. On arrête nos leaders. … Je suis exténuée. J’ai pris deux coups de matraque dans les côtes… Moment de faiblesse, une demi-seconde. Découragée de nos dirigeants. Quel état, quel gouvernement peut amener des étudiantes modèles à des extrémités?

… Mais tu sais Éric, je ne cèderai pas, nous ne cèderons pas. Nous n’avons plus rien à perdre. Ce gouvernement injuste ne nous aura pas. On va se battre jusqu’au bout… Une détermination à toute épreuve. Une valeur sure pour l’avenir de ce monde. Une lueur d’espoir dans ce conflit de m…

J’ai dit : Sûr que tu l’as la prolongation, cette activité n’est rien en regard du combat que vous livrez. Le genre d’échange qui me fait garder foi dans les étudiants et dans mon métier de prof.

…….

Et puis il y a eu ces hommes, ces hommes à la TV, le soir même. Représentants des forces policières qui parlaient, bien à l’aise dans leur costume ajusté. Sûrs de leur propos et de leur droit, ils disaient… les étudiants sont devenus des professionnels des manifestations, ils aiment ça. Ils viennent pour casser, ils y ont pris goût… Le journaliste surpris «Vous êtes sur de ça?»… Ah oui c’est clair ils y ont pris goût…

Je me suis dit en moi-même… Tristes temps…

Éric Lucas, prof au carré

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BLAH

C’est difficile de savoir où commencer. Parce que je me dis que si je commence, je ne m’arrêterai sans doute pas. Une diarrhée verbale, une diatribe avec des poignards dedans, et tellement de sacres que je m’en ccchhhutterais moi-même. Je vais hurler de toutes les images en direct, de mon étudiant complètement choqué au retour de manif, de tous les autres comme lui qui se sont faits charger sans raison. Je vais insulter la moitié de la province, menacer de m’exiler, affirmer que je ne veux plus, mais plus jamais aider le moindrement ni ce système politique ni ceux et celles qui le supportent; je vais être réduite à des borborygmes de haine, ou encore à récriminer dorénavant chaque fois que je vais devoir payer mes impôts, parce que je sais que ça ne va servir qu’à payer les vieux jours des égoïstes — oui oui, ceux-là qui «ne veulent pas payer pour ça», justement, les sourds et aveugles (mais malheureusement pas muets) qui nous assènent à coups de médias leur bien-pensance de hamsters gavés —,

— —

vous voyez déjà ça ne s’arrête plus c’est un fleuve de monstruosités… pourtant bien auto-censurées, je vous assure.

Et ce dont je vous assure encore plus, c’est que mon hurlement, il est bien pire.

Ça ne s’arrête pas, que je disais, cependant je suis à court je cours après, comme s’il m’en manquait désormais pour dénoncer la brutalité et la brutitude tout court. Il n’y a même pas de mots pour concevoir ce qui est en train d’arriver ici. Je vis dans un monde de brutes au pouvoir, qui agissent impunément. Quand Amnistie internationale se préoccupe de notre sort, il me semble que c’est signe que ça va vraiment mal!

D’autres, pourtant, trouvent encore des mots. Voir notamment, parus récemment, le billet de Joël Martel, celui de Patrick Lagacé (dont, pour une fois, je partage les idées), celui d’Anne Marie Miller, celui de Romain Wilhelmy-Dumont. À vous tous qui parlez encore avec de vrais mots et qui ne les mâchez pas, du fond de mon cri, je vous dis MERCI.

Qu’on leur fasse écho, pour que ça s’entende encore très longtemps!

Eve Paquette, prof carrée

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L’état de siège

Nous ne sommes plus une démocratie. Nous ne relevons plus en tant que société d’un gouvernement mais d’un pouvoir partisan qui a quotidiennement recours à la force dans le sens de son intérêt, et celui-ci ne consiste plus à assurer le bien commun de la population mais à obtenir d’elle une passivité que seules les «forces de l’ordre» semblent en mesure de lui assurer désormais.

Devant cette réaction de panique et ce déploiement autoritaire, devant l’abandon qu’ils traduisent de toute responsabilité démocratique, nous tous, citoyens du Québec, éprouvons un terrible sentiment de deuil et d’isolement. La colère, l’amertume et la consternation sont en voie de devenir nos réactions habituelles au complet désarroi du gouvernement et aux dérives inconcevables qui en découlent. Nous voilà parvenus à un point de désordre tel que l’on voit des gens se réjouir, et des médias triompher des violences qui s’exercent à l’endroit de ceux-là mêmes qui tentent de sauver ce qui reste. Que s’est-il donc passé? Vers quoi sommes-nous en train de glisser?

En prétendant condamner les «éléments radicaux» du mouvement étudiant, le gouvernement ne cherche même plus à cacher qu’il considère l’ensemble des étudiants en grève comme des fauteurs de trouble et des criminels en puissance. En recourant à la violence, la surveillance policière s’est transformée en répression. L’occupation des collèges et des universités est devenue courante; les injonctions suspendent ou criminalisent par tribunal interposé l’exercice des droits démocratiques, la suspicion est en train de se généraliser dans le corps social parce que ce gouvernement, qui laisse tout passer aux entreprises, aux banques, aux corporations et à leurs lobbyistes, a entrepris de se refaire une morale en s’en prenant à des étudiantes et à des étudiants, rien de moins, qui osent dénoncer le règlement de comptes idéologique enclenché par l’État au moyen de la hausse des frais de scolarité.

Le gouvernement sait parfaitement qu’une hausse de 75% va rendre inaccessibles les études post-secondaires pour une part importante de la classe moyenne et ça ne le dérange pas. Dans sa tentative de confisquer à la classe moyenne en général — et aux francophones en particulier — la possibilité de s’instruire, cette affaire n’est pas pour lui scandaleuse mais instrumentale. L’accès aux études était une erreur des années 1960, aura-t-on fait comprendre aux ministres de l’Éducation et des Finances; on compte sur vous pour arranger ça. Dans l’état actuel des choses, au Québec, le simple fait qu’on puisse penser dérange le pouvoir politique, qui multiplie les injonctions et les crises pour empêcher l’exercice des droits civiques et démocratiques. Ça dégénère gravement, dangereusement.

Nous assistons plusieurs fois par jour, au nom de l’ordre public, à des brutalités de toutes sortes, à des expulsions et à des invasions, à des insultes et à des humiliations non pas ordinaires, mais d’État; nous sommes devenus les témoins abasourdis de réactions folles, attisées par le désarroi des pouvoirs publics et par leur capitulation honteuse à l’endroit de leurs devoirs démocratiques les plus simples. Se peut-il qu’au Québec, en 2012, un gouvernement ait perdu à ce point toute référence sociale, qu’il ait en bloc basculé dans l’inconscience et dans l’inconséquence politiques? Apparemment oui, deux fois plutôt qu’une. Et cet effrayant processus, pas un seul de ses ministres, pas un seul de ses députés, hommes ou femmes, ne l’a critiqué ni combattu. Ce silence est assourdissant. Un parti qui pense ainsi et qui agit ainsi n’a plus rien d’un gouvernement, il se retourne contre sa population et l’assiège au moyen même des institutions avec lesquelles il serait censé la défendre. Les gaz et les matraques contre les manifestants, les tribunaux contre les associations étudiantes, les cadres universitaires contre les professeurs, les grands médias contre l’idée même de manifester et les ministres contre l’idée même de discuter montrent de cent manières à la fois, dans une succession quotidienne de graves dysfonctions gouvernementales, que l’état de siège est en train de se substituer à l’état de droit.

Qu’est-ce que l’état de siège? Tout simplement un dispositif qui confie à la force l’administration de la société. Dans l’Encyclopaedia universalis, Annie Gruber définit l’état de siège comme un «régime spécial de légalité, comportant une aggravation des systèmes de police, justifiée par l’idée de péril national». Justifiée est le mot, en effet. On n’en finit pas de nous expliquer à quel point le recours à ce qui nous détruit chaque jour un peu plus, comme individus et comme société, se justifie par les pouvoir d’argent et les intérêts corporatifs. Il y a péril en effet: notre survie démocratique est gravement, systématiquement, massivement menacée par ceux-là mêmes qui ont été élus pour nous représenter et protéger nos institutions, et qui se servent au contraire de celles-ci pour confisquer à la population le droit de s’opposer aux dangers qui le menacent.

Nous sommes assiégés. Qui ça, nous? Nous, les étudiantes et les étudiants; nous les professeurs, nous les parents, nous les proches, nous les grands-parents; nous les francophones, nous les anglophones; nous tous non pas divisés par la langue mais occupés à reconstruire au moyen du langage et du bon sens les valeurs de communauté de de confiance que les exploiteurs et leurs lobbyistes cherchent à détruire au nom d’intérêts qui n’ont rien à voir ni avec le bien commun, ni avec la collectivité, ni avec la citoyenneté, ni même avec la politique dont on a fait une affaire d’argent comme les autres, achetable et rachetable, monnayable et payante. Tous, dans cette affaire, nous sommes divisés et atteints; tous nous nous sentons floués parce qu’on nous joue les uns contre les autres, par journaux interposés, par manchettes mensongères, par omissions et par aggravations de la simple réalité.

Nous sommes assiégés. Autour des étudiants, autour de nous tous, voilà que l’on cherche à élever un mur de silence. À ne rien répondre à celui qui prend la parole, à ne pas entendre celui qui est violenté. À ne tolérer le citoyen qu’au prix de sa soumission aux violences d’état qui, toutes, cautionnent les violences économiques qu’on lui a déjà fait subir au nom du progrès et de la croissance. C’est assez. Pendant que les ministres donnent aux journaux des leçons de vocabulaire, on dit boycotteurs, pas grévistes, on dit perturbateurs, pas manifestants, condamner, pas se dissocier, les dénégations, les niaiseries et les sophismes pleuvent, les dérapages et les abus des pouvoirs policiers, administratifs, juridiques et gouvernementaux se multiplient. Au plus fort la poche. À mesure que le climat social se détériore, il devient évident que nous sommes politiquement orphelins, et que les gens qui ont reçu de nous le mandat de gouverner n’ont plus la capacité de le faire. Assiégés par nos propres dirigeants, notre propre police et nos propres institutions, nous voilà en deuil de la société, de la culture, de l’éducation et de l’économie dont nous avons voulu nous doter il y a à peine cinquante ans

Pendant que les egos des ministres n’en finissent plus de gonfler, leur infantilisme et leur arrogance sont en train de causer des dommages sans précédent dans l’histoire politique du Québec moderne. L’irréparable n’est pas encore fait, et cependant tout montre qu’il est en train de se produire. Ce n’est pas seulement la ministre de l’Éducation mais l’ensemble des députés et des ministres de son parti qui doivent s’en aller, démissionner.  L’exercice normal de la démocratie ne peut plus être assuré, ni défendu, ni à plus forte raison restauré par eux. Dès maintenant, un immense travail de reconstruction nous attend. Au-delà du deuil que nous traversons comme individus et comme collectivité, ce sont les étudiants qui nous l’auront montré, qui nous auront permis d’imaginer et de vouloir à nouveau un projet de société.

René Lapierre, prof au carré

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