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La juste part

Ndlr: Les commentaires sur ce billet, de même que sur les autres billets, se ferment deux jours après la première publication. Nous vous remercions d’avoir consulté Profs au carré, en espérant que la réflexion sur les enjeux sociaux de l’éducation se poursuive en de multiples lieux!

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La pauvreté n’est pas un accident, elle est une cohérence et une continuité.

En l’occurrence la juste part que le duo Bachand/Beauchamp réclame aux étudiants ne relève pas seulement de la rhétorique bidon mais du cliché: regarde, disent les parents affligés à leur insatiable rejeton, tout ce qu’on fait pour toi. Ce drame domestique s’appuie sur la prétendue insolvabilité à laquelle nous, citoyens, serions parvenus à force de tout attendre d’un État qui, lui, serait devenu exsangue à force de tout donner. Insolvables et déraisonnables entre tous, bien sûr: les étudiants. Et la ministre de prendre à témoin le contribuable, n’est-ce pas que vous en faites assez madame, monsieur?

Les journaux répètent en général l’argument sans y penser. Oui, monsieur-madame en ont leur claque. Non, ils n’ont plus d’argent à donner aux étudiants. Non, ils n’en peuvent plus.

Bien entendu la ministre ne leur demande pas s’ils ont des sous à donner au prolongement de la 30, au pont de la 25, au plan Nord, aux dépassements de coûts, au coulage, aux enveloppes brunes, aux employeurs qui décampent au petit matin blême, aux mégahopitaux, à Gentilly II, au gaz de schiste, à l’échangeur Turcot, au registre électronique de la santé, à la Caisse de dépôt, aux primes de départ pour des départs fictifs, aux nouveaux campus et à la course aux investissements immobiliers, sans parler des soins dont on entoure les cadres supérieurs dans toutes les entreprises d’état, depuis les universités jusqu’aux ministères en passant par les dédales de la sous-traitance et des budgets spéciaux. Et je ne dis rien du fédéral, et je ne dis rien du privé. Mais devant nos yeux tout ça se passe en même temps, tout s’accumule et s’aggrave, et au lieu de protéger ses concitoyens le gouvernement en remet, par négligence, par incurie, par incompétence et par lâcheté. Le jour même (4 avril 2012) où Radio-Canada rapportait que «le non-remboursement des prêts étudiants avait augmenté de 80%», elle nous apprenait dans la manchette voisine (fronton de page web, juste au-dessous de l’autre nouvelle) que SNC-Lavalin refilait une prime de départ de 4.9 millions à son président disgracié.

La juste part, j’oubliais.

On va en parler un peu, voulez-vous? Dans la société telle que nous la connaissons depuis deux siècles, leur juste part les étudiants la font comme vous n’en avez pas idée. En l’an de grâce 2012, jour après jour depuis la maternelle, semaine après semaine durant des années, parfois des décennies, ils avalent dans des écoles mal financées, avec une bonne volonté incroyable, les consignes de normalité et d’insertion sociale dont l’indice de productivité et le PIB de la province ont besoin pour faire plaisir aux banques. Jour après jour, au moyen de programmes mal fichus, devant des profs aussi mal soutenus que volontaires, ils font ce qu’on leur demande de faire, miraculeusement. Vous trouvez que j’en mets trop, que je mêle tout? Vous n’avez rien vu.

Vous n’avez pas idée à quel point nous sommes en colère; vous n’avez pas idée à quel point nos étudiants veulent donner et ouvrir, à quel point ils peuvent aider là où vous ne voyez que des perturbateurs et des nuisances, des boycotteurs, des casseurs de lunettes, des irresponsables et des mauvais payeurs. On s’entend-tu que ça dérape? Et c’est vous qui parlez d’égalité des chances?

Où est-elle, l’égalité? Il n’y a pas si longtemps, les politiciens s’adressaient aux gens comme à des citoyens. Libéraux ou péquistes, ça s’est vu. Et puis dans les 30 dernières années ça s’est gâché: ils se sont mis à leur parler comme à des électeurs, puis à des consommateurs, puis à des payeurs de taxes, et maintenant, au plus bas de l’échelle des platitudes, à s’adresser à eux en masse, en tant que salariat.

Qu’est-ce que le salariat, au regard de l’état présent de la politique? Tout simplement une force de travail dont les emplois n’ont plus aucune importance qualitative, et dont on retient politiquement et économiquement la seule et massive disponibilité. Ce n’est plus en termes de participation ou d’identification à une production que le salariat traverse les politiques gouvernementales, mais en tant que lien anonyme, générique, entre des gestionnaires (feus les employeurs) ou des corporations (feus les biens et services, le travail matériel) et le «marché». Lien de préférence précaire, parce que ce n’est plus au citoyen qu’on songe quand on crée des emplois mais au bénéfice de la corporation qu’on invite à coups d’incitatifs ruineux à «s’installer chez nous». Et c’est ce qu’elles font en effet. Le salariat est prêt à tout; une fois qu’on lui a coupé trois fois son salaire pour permettre à la compagnie de contenter ses actionnaires, qu’on lui a chipé ses vacances, ses assurances et si possible son fonds de retraite, qu’on a cassé son syndicat, fichu la vie de sa famille en l’air, il dira oui à tout. L’employeur partira de toute façon 10 mois plus tard, et aussitôt le gouvernement annoncera — c’est chaque fois là même chose — qu’il va «tout mettre en œuvre» pour venir en aide à la compagnie. Pas aux employés, jamais aux employés; à la rigueur aux salariés, à condition qu’ils soient prêts en tant que salariat à d’autres sacrifices. Jamais on ne parlerait à un être humain de cette façon. C’est pour ça précisément qu’on s’adresse à son salaire, encore chanceux qu’il en ait un, n’est-ce pas madame-monsieur, que vous êtes contents d’avoir encore un salaire, et que vous êtes fâchés que les étudiants ne veuillent pas faire leur juste part?

Quand les politiciens ne font que «gérer» la crise, en niant pour commencer que le bateau coule, et en organisant pour que ça ne se voie pas trop une société de loteries, de mines à ciel ouvert, de privilèges discrétionnaires et de protection armée des injustices, ce n’est plus la lutte des classes c’est la guerre. Quand les flics chargent à coups de matraques et de fumigènes les étudiants, ils ramènent l’ordre dont le gouvernement a besoin pour finir sa journée, pour tenir son point de presse et rassurer fictivement le salariat jusqu’à la prochaine tuile. Tu parles d’un avenir. C’est pourtant de celui-ci que les étudiants parlent, et que la foule des citoyens qui ne sont pas encore morts de peur, ou de fatigue, ou d’écœurement, parle avec eux. C’est très exactement de ces personnes-là — et de tout ce qui chez elles n’a pas pu être aplati ou abusé, ou acheté — que le trio Beauchamp-Bachand-Charest fait semblant de ne rien entendre. Ça va faire.

Chaque fois qu’elle parle de la grève étudiante, la ministre de l’Éducation continue de la traiter comme une petite affaire d’argent, en expliquant aux grévistes qu’ils doivent faire leur part, et ne pas alourdir davantage le fardeau des contribuables. La question s’est officiellement ramenée, dans son esprit, à une pointe de tarte fiscale: vous savez, une fois qu’on a compté les crédits d’impôt ça fait pas 1625, ça tombe à 1150! Vous voyez bien que ma porte est ouverte!

Certainement, on voit.

René Lapierre, prof au carré

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Cellulaires, portables et chars: droits de scolarité dans une société de consommation

L’autre jour ma mère (qui vit à Québec) a voulu aborder le sujet de la grève étudiante. Sortant les arguments probablement énoncés par certains animateurs de télé, elle était outrée que les étudiant(e)s, qui apparemment possèdent tous un téléphone intelligent, un portable et une auto, fassent la grève pour une hausse des frais de 1625$ par année. Ils sont bien capables de se la payer, cette hausse!

Vrai, la plupart des étudiant(e)s ont un téléphone cellulaire et un portable (je ne dirais pas la même chose pour une automobile, au moins pour les étudiant(e)s de l’UQAM).  Vrai, les étudiant(e)s d’aujourd’hui sont de bons consommateurs.  Rien à voir avec les générations de leurs parents ou professeur(e)s, qui, lorsqu’ils étaient étudiant(e)s, avaient plutôt les priorités de se nourrir ou de payer un loyer et qui, à toute fin pratique, en «arrachaient» financièrement.  Je suis moi-même souvent surprise de voir à quel point les valeurs ont changé entre ma génération et la génération des étudiant(e)s se retrouvant dans mes salles de cours.

Mais il ne faut pas oublier que ces étudiant(e)s sont un produit de notre société de consommation. Depuis vingt ans, la consommation (et les dettes pour les produits de consommation) a augmenté à un rythme faramineux.  Dans les discours politiques et économiques (vous vous rappellerez des paroles du Président George W., qui, après les attaques de septembre 2001, incitait les Américains à aller magasiner!), les consommateurs, ce groupe dont les étudiant(e)s et les citoyen(ne)s font partie, contribuent à notre société en faisant rouler l’économie. Dans cette société de sur-consommation, ce qui est considéré comme une nécessité ou un luxe a donc changé. Aujourd’hui, un ordinateur portable pour une étudiante d’université est essentiel. Un téléphone cellulaire est essentiel. Mais les prix de ces produits autrefois considérés comme de luxe ont aussi fortement chuté (made in China), ce qui les rend accessibles à beaucoup de gens (contrairement à l’éducation!). Qu’ils se payent un portable ne veut donc pas nécessairement dire qu’ils sont en mesure de payer pour une hausse drastique des frais de scolarité. Certes, certains et certaines le peuvent. Mais j’oserais croire que la plupart, issus de la classe moyenne, ne peuvent pas se le permettre.

Il ne faut pas non plus oublier que cette même société de sur-consommation a marchandisé le savoir et les connaissances, a transformé les étudiant(e)s en «clientèle» et leur a donné le droit d’exiger des institutions universitaires qu’elles leur «livrent la marchandise». Les étudiant(e)s sont maintenant des consommateurs, des clients, et nous, les profs, comme l’a noté une collègue carrée, risquons de devenir des machines à livrer la marchandise, à donner des notes et des diplômes, etc. Parce qu’après tout, l’éducation ne servirait qu’à former la main d’œuvre ou le capital humain!

Vous vous imaginez un peu les impacts que cette hausse des droits de scolarité aura dans nos salles de cours, dans nos méthodes d’évaluation, dans les universités alors que les consommateurs/clients exigeront de plus en plus du «produit» pour lequel ils ont payé un gros prix? Qui déterminera alors ce qui est dans l’intérêt des étudiant(e)s? Les consommateurs/clients eux-mêmes? Les employeurs? Les gouvernements qui ne veulent que plaire à ces employeurs? Les universités qui ne veulent que plaire à leur clientèle? Dans ce contexte, devrons-nous nous munir d’une calculatrice afin de déterminer la validité de nos choix pédagogiques?

Annie Rochette, prof carrée

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Arrête de parler avec des millions, je ne comprends pas ce que tu dis!

Lettre ouverte aux «chefs d’établissement universitaire» (sic) en réponse à Daniel Zizian, «Hausse des droits de scolarité – Un milliard pour les étudiants des universités».

M. Zizian et autres dirigeants de la CREPUQ,

J’ai lu avec intérêt le portrait que vous brossez des investissements déjà faramineux dont nos étudiants universitaires seraient les bénéficiaires. J’ai toutefois le regret de vous dire que votre rhétorique est inefficace: quand vous parlez la bouche pleine de millions, on ne vous comprend pas!

Votre stratégie est celle de la plupart des «chefs», des maires aux premiers ministres, qui tentent de convaincre leur population qu’elle va bien (parce que «l’économie va bien!») et qu’elle est bien gouvernée (parce qu’«on investit!»), alors que de grandes parties de la population ne vont pas bien du tout, et alors que le tissu social se désagrège constamment.

En guise d’exercice, je vous soumets ici votre propre rhétorique, appliquée à un autre contexte: «Depuis 20 ans on a envoyé des milliards de dollars en aide humanitaire et financière à certains pays d’Afrique, alors ils ne devraient pas dire qu’ils sont pauvres ou qu’ils sont dans la difficulté! La preuve: des milliards

Et alors, vous êtes convaincu?

Non, n’est-ce pas, c’est bien ce que je pensais: votre propre éducation vous permet sans doute d’évoquer toutes sortes de raisons pour lesquelles il est impensable d’établir une équivalence simple entre des chiffres flous, tout «impressionnants» qu’ils soient, et le réel quotidien, humain, d’une population.

Alors, on s’entend? 156 millions, ou 38 millions, pour reprendre des chiffres que vous brandissez, ça ne veut rien dire. En outre, figurez-vous donc, monsieur, que c’est en s’instruisant qu’on apprend à ne pas prendre votre discours «pour du cash»! (Ce qui me fait me questionner sur votre volonté réelle que vos interlocuteurs soient instruits, mais bon, là n’est pas la question.)

200 000 personnes dans la rue, par contre, ça, ça parle. C’est vivant, ça a une bouche (à nourrir) et ça utilise de vrais mots.

En tant que «chef d’établissement universitaire», je vous invite fortement à revoir votre position, en premier lieu celle qui consiste à vous percevoir comme un chef. Les recteurs des universités du Québec font actuellement la preuve qu’ils ne maîtrisent pas «leurs troupes» et que leurs communautés universitaires ne sont pas constituées de «bons petits soldats» (entendez-vous la différence? — une communauté n’a pas de chef au sens où vous l’entendez). Cessez de négocier une paix factice avec le gouvernement libéral! Vous ne parlez pas en notre nom.

Enfin, de grâce, faites attention, avec tous ces millions dans la bouche: vous serez peut-être obligé d’en recracher quelques-uns pour ne pas vous étouffer. C’est sale et c’est pas poli, de parler avec la bouche pleine.

Eve Paquette, prof carrée

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Vous contribuez quoi, au juste?

Par déformation tout à fait personnelle — quoique ça me me serve bien dans ma profession! —, je suis sensible aux mots. Or il y a un mot que je ne supporte plus d’entendre, rabâché sans cesse depuis quelques semaines par les médias: contribuables.

Je parle bien sûr des contribuables qui détiennent le rôle principal dans un budget provincial comme celui qui vient d’être déposé, mais aussi et surtout de ces contribuables mis en scène par les médias et qui, le portefeuille à l’agonie, s’affoleraient devant les revendications étudiantes contre la hausse des droits de scolarité. La ministre Lyne Beauchamp elle-même n’y va pas avec le dos de la cuiller lorsqu’elle demande aux étudiants de contribuer, eux aussi.

À entendre ces discours, on imagine facilement un extra-terrestre — fraîchement débarqué, il va sans dire, et non pas de ceux qui nous espionnent de loin depuis longtemps — qui se dirait: «Tiens, quelle société dynamique et vibrante! Les gens participent, contribuent activement, s’impliquent dans leur monde! Ils sont d’ailleurs tellement impliqués que parfois, ils n’en peuvent plus!»

Pauvre extra-terrestre. Viens, je vais t’expliquer ce que ma société entend par «contribuer», et puis tu me diras si tu n’étais pas mieux loti dans ta voie de garage interstellaire. Ici, quand on contribue, ça veut dire qu’on paye. Et c’est tout. On ne demande à personne d’être gentil, de dire de belles choses et encore moins d’intelligentes choses; non, on te demande de payer. Tu as un talent particulier? Tu penses qu’aider les autres gratuitement est une vertu? Tu as, ô horreur, des idéaux? Hrm, hrm. Pauvre extra-terrestre, va.

Le discours sur les contribuables, dans le contexte des revendications étudiantes, n’est pas seulement horrible au vu des conséquences sociales qu’il apporte: déshumanisation, désolidarisation. Ce discours est également faux, car il repose sur une argumentation fautive. Tout d’abord, contrairement à ce que notre gouvernement et nos médias suggèrent, les étudiants sont eux aussi des contribuables. Ça peut être difficile à croire, mais ils travaillent (et les heures travaillées sont directement coupées de leur prêt étudiant, ce qui contribue largement à ce que l’État ne dépense pas plus qu’il ne le désire pour une «niaiserie» comme l’éducation). Par ailleurs, lorsqu’ils travaillent assez, ces étudiants, ils payent même des impôts!

Tadam! Surprise et coup de théâtre. Vous en êtes comme deux ronds de flanc, j’en suis certaine, madame Beauchamp. «Les étudiants», cette masse de gens que vous préférez sans doute imaginer comme de jeunes hurleurs puants et irresponsables, sont déjà des contribuables et des consommateurs de plein droit. Et ils ont le droit de vote, en très grande majorité.

Enfin, j’ai peine à croire que des personnes puissent réellement s’identifier à cette catégorie des contribuables telle qu’elle nous est présentée. J’imagine que c’est le droit de chacun et de chacune de vouloir n’avoir aucune pertinence et aucun rôle autres, dans une société, que de payer (ou non) quelque chose. Ça doit être bien rigolo, chez vous. Pour ma part, j’espère contribuer du savoir, du rire, de l’amour, des crises de nerfs, de la beauté, de l’amitié. Des mots.

Ça ne vaut pas grand-chose, hein?

Eve Paquette, prof carrée

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